Descartes indique nettement que les Meditationes de prima philosophia sont seulement d’une importance secondaire au sein de son projet philosophique et scientifique. Elles fournissent simplement les fondations épistémologiques et, en une certaine mesure, métaphysiques, de sa philosophie naturelle mécaniste, et constituent un exercice cognitif et thérapeutique que l’on se doit d’accomplir seulement une fois en sa vie. En dépit de cela, la plus grande part de la littérature anglo-américaine sur Descartes se rapporte aux problèmes posés par ces six fameux chapitres. Cependant, les deux dernières décennies ont vu fleurir de plus en plus d’études envisageant plus largement l’œuvre de Descartes, et concernant non seulement sa doctrine scientifique, mais aussi ses travaux sur les passions et la philosophie morale. Le nouvel ouvrage de S. Gaukroger constitue une addition bienvenue à cette littérature. Il s’agit de la première étude d’ensemble, en langue anglaise, de la philosophie naturelle de Descartes envisagée comme un tout, telle qu’elle est exposée dans ce qui devait être l’opus magnum de Descartes, les Principia philosophiæ. Allant au-delà du magnifique ouvrage, fondamentalement novateur, de D. Garber, Descartes metaphysical physics (voir BC XXIII, 2.1.4), l’A. entend rendre compte de ce que Descartes considérait comme son système complet, en commençant par l’épistémologie et la métaphysique fondant l’interprétation mécaniste de la nature, en envisageant ensuite la cosmologie générale et l’explication des phénomènes célestes et terrestres, pour finir par l’étude des corps animés et de l’âme humaine. Offrant tantôt une synopsis et un survol des idées générales et des explications particulières concernant la nature des choses, fournissant à d’autres moments une analyse technique, philosophique et critique de certains problèmes engendrés par les principes cartésiens, le livre de S. Gaukroger joue sur plusieurs niveaux. Il s’agit tout à la fois d’une introduction et d’une vue générale de la philosophie naturelle de Descartes, et d’une discussion spécialisée d’un certain nombre de questions particulières soulevées par et au sein de cette philosophie.
L’A. commence par établir une contextualisation fine des Principia – à la fois internaliste, relative au projet de Descartes, et externaliste, ou historique. Cela implique notamment une discussion de la tradition des ouvrages scolastiques au sein de laquelle il faut situer les Principia (chap. II : « The Principia and the schoslatic textbook tradition », p. 32-63), ainsi que l’analyse de la place fonctionnelle des Principia au sein du système cartésien (chap. Ier : « Before the Principia », p. 5-31) et la mise en évidence de la structure ordonnée de l’ouvrage lui-même (chap. III à VI, consacrés respectivement à chacune des quatre parties de l’ouvrage). Il montre comment, dans les années 1640, Descartes en était venu à considérer comme nécessaire une légitimation, en termes épistémologiques et métaphysiques, de son travail scientifique. Dans les deux derniers chapitres (chap. VII : « Living things », p. 180-214 ; chap. VIII : « Man », p. 215-246), il propose une reconstruction, fondée sur les autres travaux de Descartes concernant la biologie, la physiologie et la psychologie (dans L’homme, Les passions de l’âme et ailleurs) de ce à quoi auraient ressemblé les parties V et VI des Principia si elles avaient été écrites et si l’étude des animaux et de l’homme (ce dernier en tant que créature mécanique, rationnelle et morale) avait été incorporée d’une manière systématique dans le texte sur la physique et les corps inanimés.
Un des points forts de cette étude réside dans les compétences philosophiques et historico-scientifiques de son auteur. On notera tout particulièrement les analyses du problème du mouvement et des tensions entre cinématique et dynamique dans la physique de Descartes. Ainsi que le suggère S. Gaukroger, tout se passe « as if Descartes cannot avoid dynamical terminology despite his attempt to construe motion in a purely kinematic way » (p. 108). Ce n’est pas là seulement un problème terminologique, bien sûr, puisque Descartes fait souvent appel à ce qui apparaît comme étant des traits authentiquement dynamiques des corps, pour rendre compte de leur mouvement. S. Gaukroger poursuit donc l’investigation entamée dans son Descartes : an intellectual biography (voir BC XXVI, 1.4.1) concernant le rôle fondamental que l’hydrostatique joue dans la physique de Descartes. Il démontre combien le mouvement des fluides est essentiel pour comprendre la manière dont Descartes explique tout à la fois les mouvements célestes et le comportement des particules microscopiques.
Les chercheurs trouveront certainement à discuter certaines des thèses de S. Gaukroger. Il soutient par exemple que la garantie divine est requise pour légitimer le cogito. Cela semble incorrect, puisque le cogito échappe à toute mise en doute, même au doute hyperbolique qui engendre la nécessité de recourir à la véracité divine. La question du rôle de la téléologie dans le système de Descartes est importante et intéressante. La position de S. Gaukroger paraît juste, à savoir, que la téléologie ne peut advenir que de l’extérieur de la nature, et qu’il ne peut y avoir rien d’intrinsèquement dirigé vers un but au sein des phénomènes naturels. Mais j’aurais aimé une discussion plus approfondie de cette question, en particulier en ce qui concerne la manière dont la téléologie intervient dans la dérivation cartésienne des lois les plus générales de la nature, du fait de l’invocation de la simplicité divine.
Mon regret le plus vif concernant ce livre est la décision de l’A. de ne pas entrer dans le débat concernant ce qu’est la force pour Descartes, et comment les caractères de motricité (et ainsi de causalité) des corps étendus peuvent eux-mêmes être expliqués causalement. Quel est le statut ontologique de la force ? Est-ce que les corps ont une réelle efficace causale, et en quel sens ? Est-ce que Descartes propose une explication occasionaliste du mouvement corporel, ainsi que D. Garber et d’autres l’ont soutenu ? Il y avait là matière à discussion et j’espérais que S. Gaukroger prendrait position sur ces questions.
Mais ce sont là des reproches mineurs. Ce livre constitue un apport précieux à la littérature sur la philosophie naturelle de Descartes. Si, pour l’essentiel, ce qu’il dit n’est pas nouveau pour les spécialistes, il propose cependant une discussion stimulante de certains des points les plus fins de la pensée scientifique cartésienne.
Steven Nadler (trad. par L.Renault)