Dans cet ouvrage, bref mais très dense, qui reprend un cycle de leçons faites à l’Université Libre de Bruxelles, l’A. traite d’un point de vue phénoménologique la question de la modernité, définie en termes heideggériens comme pensée de la représentation, au long d’un parcours en trois étapes, caractérisées par la variation et la transformation du rapport entre la représentation et le couple conceptuel fini/infini : de Descartes (« L’âge de la représentation et de l’infini positif ») à Kant (« L’âge de la représentation conjuguée à la finitude sensible ») et à Husserl (« L’âge de la finitude dérivée de la représentation »). Ce parcours est tout à la fois historique et théorique, et il aboutit à la question, très actuelle, des limites de la phénoménologie : comme l’annonce Merleau-Ponty, l’idée de l’infini positif (« le secret du grand rationalisme », l’idée « selon laquelle l’infini précède le fini, ou, en termes plus dialectiques, selon laquelle la pensée négative n’est qu’une ombre au cœur de la plénitude de l’infini », p. 23) est définitivement épuisée ; il reste toutefois à penser « l’infini dans le fini » (expression à laquelle recourent aussi bien Sartre que Lévinas, mais avec des significations profondément différentes). Le livre se conclut par une discussion sur la transphénoménalité de l’être, « condition de tout dévoilement » (Sartre).
Un tel itinéraire, inspiré par une optique clairement téléologique, présente le risque d’une instrumentalisation de son point de départ. Le lecteur intéressé spécifiquement par Descartes sera ainsi déçu par la stricte équation établie entre la philosophie cartésienne et l’idée de l’infini positif, laissant de côté les acquis des travaux ayant mis en évidence le rôle de la finitude chez le philosophe français, en le rapprochant de Kant, comme les approches de Alquié et de Marion, et, tout récemment, de C. Bouriau (Aspects de la finitude : Descartes et Kant, voir BC XXXI, 3.1.42).
Reste néanmoins un paragraphe incisif sur « Descartes et le regard de la conscience » (p. 44-52), où l’A., réunissant la théorie cartésienne de l’intuitus mentis et la théorie de la vision exposée dans la Dioptrique, relève à la fois une fidélité et une infidélité au modèle platonicien de la mimésis picturale (alors que la Dioptrique affirme explicitement la distance entre l’image et l’objet qu’elle représente, les Méditations affirment que « ideas in me esse veluti quasdam imagines », ce que la version française développe ainsi : « comme des tableaux ou des images », ce qui est fondamental dans la preuve de l’existence de Dieu). C’est aussi la situation de Descartes, à l’origine d’un axe de pensée qui se montre encore riche de développements dans un débat contemporain qui témoigne de la vitalité de la philosophie cartésienne.
Daniele Bertacco