À la suite des Questions inouïes et des autres traités de 1634 (publié par André Pessel dans la même collection, 1985), ainsi que du très rare opuscule L’usage de la raison (publié par C. Buccolini dans la même collection, 2002), l’éditeur complète les publications disponibles de Mersenne par un ouvrage essentiel pour l’histoire de sa théorie musicale et, plus généralement, de sa philosophie dans son rapport avec les sciences et la métaphysique. Le titre complet est très parlant : Traité de l’harmonie universelle où est contenue la musique théorique et pratique des Anciens et des Modernes avec les causes des effets, enrichie des raisons prises de la philosophie et des mathématiques, par le sieur de Sermes. Ce Traité est en réalité inachevé : des seize livres mentionnés par le Sommaire (p. 23 à 26), Mersenne n’en publiera que deux sous ce titre. Des éléments des livres projetés se retrouvent, naturellement, dans certains des traités de 1634 ainsi que dans la grande Harmonie universelle (1636, réédité en 1965 par le CNRS), puis dans sa version latine (Harmonicorum libri XII, Paris, 1648, réimpression Genève, Minkoff, 1972), mais avec des changements significatifs. L’une des ambitions du Minime est de « délivrer la Musique des prisons du Grec, du Latin, et de l’Italien, pour le revêtir à la Française (Avertissement…, p. 449) » ; on sait, au demeurant, que le premier traité de musique en français, celui de Pontus de Tyard (Solitaire second ou Prose de la musique, 1555 puis 1587) était à peu prés oublié vers 1625. Il s’agit, pour le premier livre, d’un ensemble de définitions, de la théorie et de la pratique de la musique chez les Grecs et les modernes, des tons de l’église, des modes, et des genres (Diatonique, Chromatique et Enharmonique), c’est-à-dire d’une adaptation d’une liste d’auteurs, à savoir Euclide, Ptolémée, Bacchius, Boèce, Guy d’Arezzo, Lefebvre d’Étaples, Foliani, Zarlino, Salinas, Galilée (sans nul doute Vincenzo) etc. Cette liste est en réalité relativement brève, si on la compare aux listes démesurées que l’on rencontre à la Renaissance. Le second livre traite des consonances et dissonances, mêlant des considérations avec l’astronomie, la géométrie, la mécanique, l’architecture, etc.

Par rapport au Mersenne postérieur (on dira difficilement définitif), on note que l’appréciation des consonances reste très classique et déterminée par le paradigme arithmétique. Dans la discussion sur l’excellence des consonances et sur leur agrément (p. 154-155), Mersenne fait état de sa perplexité, sans trancher, à propos des problèmes de hiérarchisation de la tierce majeure (qu’il distingue bien du Diton pythagoricien) et de la quarte. Il ne connaît manifestement pas la solution apportée par Descartes dans le Compendium musicæ (AT X, 105 sqq.), et ces interrogations nourriront au demeurant la correspondance qu’il entretient, notamment avec Descartes, dans les années qui suivent immédiatement cette publication. On notera aussi des éléments de confrontation avec Kepler et surtout Robert Fludd et des réflexions sur l’harmonie divine analogue à l’harmonie humaine.

Il faut féliciter l’éditeur d’avoir rompu avec certains usages de cette collection, en présentant un bref état des exemplaires disponibles et de leurs nombreuses différences. Est suivi ici un exemplaire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, mais l’édition tient compte des variantes de l’exemplaire de la collection Fétis de la Bibliothèque Royale de Bruxelles, et ajoute quelques notes. À quelques coquilles près (en particulier un décalage dans l’indication de la pagination des théorèmes du premier livre à partir du th. XXIII, ou un étrange « huamain » p. 299), cette édition paraît être un excellent outil de travail et un élément indispensable dans l’histoire de la théorie musicale du premier XVIIe siècle

Frédéric de Buzon