L’A. de cet ouvrage s’intéresse à la mise en évidence de la connexion, dans l’oeuvre de Descartes, entre les recherches épistémologiques et les préoccupations morales. Il s’agit de montrer que la recherche de la vérité est liée chez Descartes à une conception de la vie heureuse. C’est en tentant de dégager les implications morales de la critique cartésienne du scepticisme que l’A. entend mener à bien cette enquête.
Ainsi, les deux premiers chapitres prétendent avant tout revenir sur le fait que le volontarisme cartésien n’est pas d’ordre doxastique, mais consiste en un volontarisme de l’attention, c’est-à-dire en l’affirmation d’un pouvoir seulement indirect de notre volonté sur nos croyances. Les chapitres trois et quatre se concentrent sur la question de la liberté, évoquant d’abord la critique cartésienne de la conception de la liberté comme liberté d’indifférence impliquée dans le scepticisme, puis la question de la résolution, puisque le sceptique est celui qui, utilisant les possibilités ouvertes par le défaut possible d’attention aux motifs validant la recherche de la vérité, témoigne avant tout d’une irrésolution que Descartes critique donc non seulement dans sa théorie morale, mais aussi dans sa conception de la recherche de la connaissance.
Enfin, en venant par là plus explicitement aux questions morales, l’A. montre au chapitre cinq que les interprétations qui dénient toute consistance à la théorie morale de Descartes pour en affirmer le radical inachèvement se rejoignent toutes en ce qu’elles sont tributaires d’une conception déontologiste de la morale qui ne leur permet pas de comprendre en quoi cette morale consiste, ni qu’elle n’a jamais eu à être achevée, puisqu’elle n’a pas à se constituer en un système de devoirs et de lois, étant une morale du bien vivre. On notera ici quelques analyses intéressantes concernant le thème de l’exemple à prendre sur les plus vertueux, à propos de la première maxime de la morale du Discours de la méthode (p. 167-186). Mais, comme le relève l’A. lui-même dans sa conclusion (p. 205), il ne suffit pas de dire qu’une théorie morale est de l’ordre de l’éthique de la vertu pour avoir mis en évidence « a special connection between ethics and epistemology ». Le fin mot résulte dès lors du rappel de l’orientation de la recherche cartésienne de la vérité vers l’état de béatitude, dont l’A. affirme qu’il couronne la recherche de la vérité. Assurément évident dans les premiers textes, il n’est en revanche pas du tout certain que la morale de la générosité, que l’A. évoque très peu, puisse s’inscrire dans cette ligne interprétative. Le défaut le plus flagrant de l’analyse de la morale cartésienne ici proposée consiste ainsi dans le fait de délaisser bon nombre des textes de la dernière période, au nom de l’affirmation que la morale par provision revêt un caractère définitif, parce que la morale cartésienne n’est pas à comprendre comme une morale déontologiste.
Intéressant dans son projet, assurément suggestif en bien des points, cet ouvrage laisse cependant à désirer, et, au tout premier chef, dans sa construction : les chapitres s’enchaînent sans lien suffisant, les multiples analyses ne s’insèrent pas toujours de manière claire dans le projet général de l’ouvrage, sans doute parce que celui-ci est traversé par une autre ligne de recherche, qui semble antérieure à la question prétendument directrice : étudier les thèses cartésiennes concernant la connaissance et la morale du point de vue des catégories en usage dans les débats contemporains concernant l’éthique de la croyance et l’éthique de la vertu.
Laurence Renault