Aussi étonnant que cela puisse paraître, on n’avait encore jamais étudié de façon systématique les rapports entre Blaise Pascal et Antoine Arnauld, ces deux hautes figures de l’âge d’or de Port-Royal. Le livre de Michel Le Guern comble cette lacune.
Les premiers chapitres (i-iv) restituent le contexte et les circonstances de la rencontre des deux hommes : même si on ne dispose d’aucun document qui l’atteste formellement, l’A. pense qu’elle eut lieu à Port-Royal des Champs en janvier 1655. Un an plus tard, avec la rédaction commune des premières Provinciales, commençait une période de collaboration et de complicité intellectuelles qui devait durer jusqu’en 1661 (chap. v-x). Unis pour défendre la grâce efficace et pourfendre les jésuites, les deux auteurs se révélèrent parfaitement complémentaires. Pascal était « l’expert en rhétorique mondaine » (p. 65) dont avait besoin Arnauld, tandis que ce dernier apparaissait comme le spécialiste en théologie et le « rédacteur en chef » (p. 66) qui pouvait nourrir et guider la plume admirable de son compagnon : « Pour les premières provinciales, les rôles sont bien définis : l’inventio est pour l’essentiel d’Arnauld ; Pascal se charge de la dispositio et de l’elocutio. Pascal doit à Arnauld son information sur les débats théologiques à propos de la grâce […] sur la théologie morale et la casuistique » (p. 73). On peut donc également estimer que Pascal, par discipline intellectuelle ou par manque d’information personnelle, n’adhérait pas forcément de façon catégorique à toutes les idées défendues dans les Provinciales : « pour Arnauld, il s’agit d’attaquer les jésuites ; pour Pascal, de défendre la morale chrétienne contre les déformations que lui font subir les casuistes » (p. 85). En ce sens, l’A. va jusqu’à écrire qu’Arnauld aurait « exploité », « manipulé » et « trompé » Pascal en lui présentant une image délibérément erronée de la casuistique (p. 87-89). Sans aller aussi loin, on peut admettre que, pour efficace qu’elle fût, la collaboration entre les deux auteurs était néanmoins grosse de malentendus tactiques et de divergences théoriques qui devaient apparaître ultérieurement. Dans le même ordre d’idée, ce décalage peut laisser penser que l’histoire des idées traditionnelle, trop focalisée sur la collaboration entre Arnauld et Pascal, a fini par voir en ce dernier un auteur plus port-royaliste qu’il ne l’était vraiment, entérinant par là la « confiscation [de son] prestige par la cause janséniste » (p. 222). L’A. estime ainsi (chap. xvi) que la première version du témoignage controversé du P. Beurrier sur les derniers moments de Pascal est globalement digne de foi. En ce qui concerne Arnauld, sa dette envers Pascal fut avant tout d’ordre littéraire : l’A. montre qu’« Arnauld s’est fait, pour le style, le disciple de Pascal : il renonce à la grande phrase périodique au profit du style coupé […] Pascal lui a appris à donner du mouvement à sa phrase » (p. 73-74). Il estime aussi qu’au plan théorique, Arnauld reprit à Pascal ses idées sur la « foi humaine ». Dans tous les cas, la collaboration entre les deux auteurs ne se limita pas aux Provinciales. Outre les Écrits des Curés de Paris, l’A. explique de façon convaincante que deux textes habituellement attribués au seul Arnauld doivent être considérés comme des œuvres communes : De l’autorité des miracles, rédigé après la guérison de Marguerite Périer et les Réflexions d’un docteur de Sorbonne sur l’avis donné par Mgr l’Évêque d’Allet.
Dès 1657, Pascal projetait la rédaction de son Apologie de la religion chrétienne. Corrélativement, il affirma son autonomie intellectuelle et se dégagea de l’influence de son encombrant mentor. Dans les chapitres xi-xvi, l’A. présente donc les divergences de vue entre Pascal et Arnauld. Elles furent nombreuses, concernant aussi bien des questions d’épistémologie (sur l’intérêt et la validité des démonstrations par l’absurde, prises à partie par Arnauld dans ses Nouveaux éléments de Géométrie) et de philosophie que des problèmes tactiques et théologiques, après 1660, au moment des débats sur la signature du formulaire (chap. xv) et la soumission aux décisions du pape. Le chapitre xi attirera particulièrement l’attention du lecteur cartésien, en revenant sur la question controversée du rôle de Pascal dans la première rédaction de la Logique dite de « Port-Royal ». Ce chapitre est à nos yeux le plus discutable de l’ouvrage : d’une part, il simplifie parfois les positions philosophiques respectives d’Arnauld et Pascal (p. 110 : « contrairement à Arnauld que son cartésianisme rend méfiant à l’égard du témoignage des sens, Pascal associe les sens et la raison » ; p. 156 : « Arnauld est résolument cartésien, même si son cartésianisme est fondé sur un malentendu. Il voit en Descartes un disciple et un continuateur de saint Augustin » ; p. 160 « Pour Arnauld, comme pour Descartes, la physique fait partie de la philosophie, et en cela ils sont archaïques. Chez Pascal au contraire, la physique acquiert son autonomie par rapport à la philosophie ») et plus encore de Pierre Nicole, malmené dans ces pages (p. 149-150 : il aurait « saisi l’occasion que lui offrait la maladie de Pascal pour reprendre auprès d’Arnauld la place que, de son point de vue, Pascal lui avait prise à l’époque des premières Provinciales » ; ses interventions dans la Logique, toutes postérieures à 1659, se reconnaîtraient par « des règles générales des syllogismes inutilement compliquées, la virtuosité scolastique y masquant la démarche stricte du contrôle de la conservation des valeurs de vérité »). D’autre part, la thèse ici défendue d’un manque d’unité de la Logique (p. 150 : « La Logique n’est pas l’aboutissement d’un travail en commun des trois auteurs, qui seraient arrivés à un consensus sur chacune des questions traitées. Une lecture attentive y relève des ruptures qui sont assez discrètes pour ne pas être taxées d’incohérences, mais assez nettes pour traduire des divergences de point de vue ») aurait mérité d’être mieux étayée. On pourra enfin s’étonner de certains jugements peu amènes portés ça et là sur Antoine Arnauld (p. 171 : « tendance à l’orgueil, difficilement séparable du sentiment de posséder la vérité » ; p. 173 : « Arnauld semble parfois confondre sincérité et vérité. Il a une si haute idée de ses capacités intellectuelles […] que la crainte de s’être trompé ne semble pas l’effleurer »), pour lequel l’A. ne semble guère éprouver de sympathie humaine ou intellectuelle.
Sans remettre en cause le caractère « irréductiblement divergent » (p. 222) des positions philosophiques d’Arnauld et Pascal, l’Épilogue insiste sur leur « grand respect » et leur « admiration » réciproques, tout en soulignant l’importance dans leurs relations de cette amitié « qui est de l’ordre de la charité, donc d’un ordre plus élevé que l’accord entre les idées, qui n’est que de l’ordre des esprits » (p. 213). L’A. suggère également que les débats qui, quelques années après la mort de Pascal, opposeront Arnauld et Nicole sur la « grâce générale » doivent être interprétés comme la continuation des désaccords entre Arnauld et l’auteur des Pensées.
Cet ouvrage est sans doute appelé à faire définitivement autorité sur la question des relations entre Pascal et Arnauld : l’érudition de M. Le Guern est impressionnante, il organise et exploite avec méthode l’ensemble des éléments du dossier, si bien qu’en dehors de quelques point de détails et en l’absence de nouvelles découvertes, on voit mal ce qu’on pourrait dire de plus, ou de mieux, sur ce sujet. Certaines des hypothèses avancées demeurent assurément contestables, mais c’est l’inévitable contrepartie de la rareté des documents, de la fragilité des indices et du caractère parfois discutable des témoignages ici regroupés et analysés de belle manière.
Denis Moreau