Le présent collectif — qui est le premier d’une série comprenant des essais qui concernent la philosophie moderne (voir la note préliminaire de D. Garber et S. Nadler, p. vi-vii) — comprend quatre essais consacrés à Descartes et au cartésianisme. Dans le premier (« Conflicting causalities : The Jesuits, their Opponents, and Descartes on the Causality of the efficient cause », p. 1-22, 3.1.55), Helen Hattab propose un examen de la causalité efficiente chez Descartes (bien que l’ A. ne prenne en compte que la physique). Selon elle, l’originalité de Descartes, par rapport à la tradition aristotélicienne et scolastique, réside dans le fait qu’il ne fonde pas la relation de causalité efficiente entre deux substances sur les attributs ou les modes intrinsèques de l’une ou de l’autre. Autrement dit, la relation du mode à la substance et le rapport entre substance (agent) et substance (patient) ne suffiraient plus à expliquer les actions des corps entre eux : puisque pour Descartes l’essence des corps se fonde sur la seule extension, se pose le problème de penser l’interaction des corps en termes de force, car celle-ci ne semble pas pouvoir être considérée comme ‘mode’ du corps (contre la thèse de Clarke, mais aussi celle de Guéroult). Helen Hattab propose donc de considérer la causalité efficiente à partir du concours de l’action de Dieu, des caractéristiques des corps (en termes d’extension et de ses modes) et de leurs relations réciproques. Le statut problématique de la causalité efficiente semble ici se superposer à celui du mouvement en général, et cela en raison d’un problème capital de la physique cartésienne (que cependant l’A. ne semble pas considérer), celui du statut des substances individuelles en physique. Autrement dit, si, dans le contexte scolastique, la relation entre le mode et la substance se fonde sur la forme substantielle, dans la mesure où Descartes nie les formes substantielles, ce qui devient problématique ce n’est plus seulement l’explication de leurs interactions du point de vue causal, mais aussi la possibilité même de les penser comme des substances individuelles. En revanche, bien différente est la situation en métaphysique, où l’on peut affirmer que l’âme est cause de ses idées.
Dans l’essai de Greg Walski (« The Cartesian God and the Eternal Truths », p. 23-44, 3.1.129), la création des vérités éternelles est abordée en une confrontation avec les implications de l’exemplarisme thomiste et suárézien. Selon l’A., la connexion entre omnipotence, simplicité et indifférence en Dieu requiert la détermination des vérités éternelles comme créées. Ainsi, le créationnisme cartésien est révélateur d’une difficulté interne à la position scolastique : l’affirmation d’une relative indépendance des vérités éternelles (à l’égard de la volonté divine) entre en conflit avec l’affirmation d’une simplicité absolue de la nature de Dieu, car elle implique une prévalence de l’intellect sur la volonté et, donc, une violation de leur indistinction. La thèse cartésienne ne serait donc pas seulement une affirmation radicale de l’indistinction des attributs en Dieu, mais aussi une « consistent one » (p. 38). Le prix à payer, cependant, serait celui d’une identité absolue entre entendement, puissance et volonté, qui mènerait soit au nécessitarisme, soit à une absence de rationalité comme guide de la volonté de Dieu.
Le troisième essai, de Lisa Shapiro (« What Do the Expressions of the Passions Tell Us ? », p. 45-66, 3.1.115), prend en considération le problème du rapport entre les passions et les expressions corporelles qui les signifient. En montrant les limites aussi bien d’une explication qui pose entièrement dans l’âme (et donc dans les passions mêmes) la causalité des expressions corporelles (causal account), que d’une explication qui recourt à une correspondance rigide entre les états de l’âme et ceux du corps (common causal account), l’A. présente — sur la base de Meditatio VI (AT VII, 87) et des § 107-111 des Passions — une troisième explication possible (human natural account), fondée sur la correspondance, dans un certain état physiologique, entre états émotifs et expressions corporelles en relation au bien-être de l’individu. Cela implique, par ailleurs, le dépassement du dualisme et il reste à se demander en quelle mesure les solutions rejetées par l’A. dépendent radicalement de ce dualisme.
Le dernier essai qui, dans ce collectif, s’occupe directement du cartésianisme est signé par Jean-Robert Armogathe et Vincent Carraud et concerne la condamnation de plusieurs textes cartésiens en 1663 par le Saint-Office (« The First Condemnation of Descartes’s Œuvres » p. 67-109, 1.2.2, voir aussi la recension de la version française de l’article, BC XXXII, 1.2.3, et le liminaire I du BC XXX, donnant les textes principaux des censures). L’ouverture des archives historiques de l’Archive de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (ancien Saint-Office) a permis aux auteurs de mener des recherches et de compléter ainsi le dossier concernant la condamnation, initialement constitué par F. Bouiller et G. Monchamp. Monchamp, en particulier, s’était concentré sur les événements qui s’étaient produits à l’Université de Louvain et qui avaient marqué le début de l’affaire. Les archives historiques vaticanes ont restitué non seulement les textes des censures produites sur requête de la congrégation du Saint-Office, mais aussi les noms des deux censeurs (Giovanni Agostino Tartaglia et Stefano Spinula) et un ensemble de documents (lettres et décrets) qui montrent tout l’iter de la condamnation, de son début à Louvain jusqu’à son achèvement à Rome. Ces documents sont donnés, avec les censures, dans un appendice au texte d’Armogathe et de Carraud. Dans le General Comment qui suit la reconstruction de l’affaire liée à la condamnation, les A. remarquent l’originalité de la lecture menée par les censeurs (Spinula s’étant occupé des Principia et des Passiones animæ, Tartaglia des Meditationes et des Specimina) : loin de reproduire les lieux communs des polémiques anticartésiennes, Spinula et Tartaglia se sont confrontés, sur un plan proprement philosophique, aux textes de Descartes, confrontation qui manifeste une compréhension profonde de plusieurs aspects de la physique et de la métaphysique cartésiennes.
Massimiliano Savini