B. Williston s’est associé au directeur d’édition du CD-Rom des Œuvres complètes de René Descartes (paru dans les Past Master® Series d’InteLexTM en 2000) afin de réunir dix études spécifiques. Il s’agit, selon le programme annoncé dans l’introduction de l’ouvrage, de proposer des travaux inédits en langue anglaise qui permettent de rendre compte des questions relatives à la psychologie et à la morale cartésiennes que soulève Les passions de l’âme, un grand texte encore assez mal connu (p. 9-11). Les essais sont organisés en trois sections et écrits par un collège de spécialistes de Descartes ou de la philosophie de l’esprit : Lilli Alanen, Jean-Marie Beyssade, Deborah Brown, Paul Hoffman, John Marshall, Calvin Normore, Daisie Radner, Lisa Shapiro, Ronald de Sousa et les éditeurs (les titres repris, comme les citations, sont traduits de l’anglais).

La première partie ne comprend qu’une seule étude, la plus longue : « La structure des Passions de l’âme » (3.1.114), par L. Shapiro, dont le contenu est clairement annoncé. Son intérêt principal est de souligner le rôle du « Principe de la Nature et de l’Habitude » (« PNH », p. 42), qui participe au surgissement des passions et les entretient. Ce fait l’établit en ressort fondamental d’une sorte de théodicée anthropologique, dans laquelle même les errements de l’hydropique peuvent trouver une justification, eu égard à la bonne organisation du composé humain (p. 54). L’éventuelle normativité censée rendre compte de la régulation des émotions est ensuite mise en question (p. 55) et le rapport des passions avec le jugement est évoqué pour la première fois dans ce recueil (p. 61). Il se retrouvera au centre des analyses de la troisième section du volume.

La deuxième partie regroupe cinq contributions. Dans « Les traces du corps : les passions cartésiennes » (3.1.27), D. Brown et C. Normore s’interrogent sur l’union corps-esprit. Refusant la possibilité d’une troisième substance (p. 92), ils remarquent que la difficulté cartésienne à dépasser le dualisme vient de l’absence de reconnaissance d’une pensée de la relation au profit d’une philosophie de l’inhérence dans un sujet, qui impose de toujours considérer une passion comme une qualité appartenant à quelque chose, en l’occurrence l’esprit (p. 100), bien qu’elle soit engendrée par le corps (p. 95). Telle serait l’essence du problème cartésien que l’étude des passions chercherait à résoudre.

L’article de L. Alanen : « L’intentionnalité des émotions cartésiennes » (3.1.6) est repris sous une forme plus élaborée au chap. vi de son Descartes’s Concept of Mind (voir le présent BC, 2.1.1). Ce texte répond au précédent en soutenant que « les émotions cartésiennes […] bien qu’elles soient exprimées par des états corporels (y compris des états neurophysiologiques, une gestuelle et un comportement), sont essentiellement cognitives » (p. 110). Cette perspective permet de mettre en cause toute opposition schématique de la raison et de la passion, selon une orientation théorique fautive dont l’un des représentants est parfois un Descartes présenté de manière caricaturale.

« Sur les mécanismes sensori-moteurs selon Descartes. Réflexes ou admiration » (3.1.14) est une traduction de la contribution de J.-M. Beyssade au volume La passion de la raison. Hommage à Ferdinand Alquié (voir BC XIV), aujourd’hui assez difficilement accessible. Le prologue en a été ôté tandis que les lecteurs peuvent pour la première fois trouver, en version anglaise, les points 3, 5 et 6 de la conclusion, absents de la première publication. L’un des principaux enjeux de cette étude technique est de montrer « comment, par l’entremise de leur mouvement (centrifuge), une action (centripète) s’exerce de la paroi de la glande [pinéale] » (p. 134, voir La passion de la raison, p. 121). Ensuite, il s’agit de tirer de ces explications des conséquences quant à l’anthropologie cartésienne et plusieurs conclusions suggestives qui soulignent le rapport de différentes œuvres : le Traité de l’homme, Les passions de l’âme et même la Règle XII (p. 147-150).

Les deux textes suivants mettent en perspective la philosophie de Descartes avec les recherches contemporaines. « L’unité du moi et les passions selon Descartes » (3.1.26), de D. Brown et R. de Sousa (disponible sur la page Internet de ce dernier : http://www.chass.utoronto.ca/~sousa/descartes. pdf), entreprend de montrer que « la notion d’unité d’un individu dans l’ontologie ordinaire cartésienne est un concept fonctionnel » « par opposition à sa perspective strictement métaphysique » où « la revendication par Descartes d’une expérience de l’union est à proprement parler fausse », du moins, si l’on suit la ligne interprétative de M. Wilson (Descartes, voir BC X, 2.1.13 ; citations respectivement p. 153, 170 et 158). Cet article s’écarte un peu plus que les précédents de la stricte étude du Traité des passions, suivant une tendance du recueil qui culminera dans la contribution de J. Marshall.

Daisie Radner, dans « La fonction des passions » (3.1.95), s’intéresse à cette notion d’usage ou de fonction des passions, au sens subjectif et objectif de l’expression (p. 179). En se servant des outils méthodologiques de la biologie évolutionniste, elle y perçoit une manière d’échapper aux difficultés du dualisme en se plaçant au point de vue de l’histoire de l’individu et du devenir de son espèce et non pas de la causalité de tel ou tel événement singulier. Son travail prolonge ainsi les conclusions dégagées par D. Brown et R. de Sousa.

La troisième section du volume débute par la contribution de J. Marshall : « La morale par provision de Descartes » (3.1.74). Comme son titre le suggère, c’est le Discours de la méthode qui est ici le sujet des recherches. À partir du présupposé du réalisme moral de Descartes (p. 210), il s’agit de situer le scepticisme cartésien, censé se trouver au fondement de la morale par provision, par rapport au scepticisme antique, puis relativement à Montaigne et Charron, en discutant pour cela les thèses de R. J. Hankinson et R. Popkin. L’auteur envisage ensuite la possibilité d’une nouvelle morale dépassant l’état provisoire de celle du Discours. Cette démarche se situe en amont des analyses de V. Carraud, qui ont fait date dans les études de langue française, et qu’elle semble malheureusement ignorer (« Morale par provision et probabilité » dans J. Biard & R. Rashed, éd., Descartes et le Moyen-Âge, voir BC XXVIII 3.1.6).

« Les émotions carriéristes » (3.1.49) d’A. Gombay met en valeur l’instauration sociale, à la charnière des xvie et xviie siècles, de deux modes de vie, l’un fondé sur le droit (the birth of rights, p. 241), l’autre sur l’évaluation systématique des personnes les unes par rapport aux autres (the birth of careers, p. 242). Il s’agit de faire prendre corps à deux tendances culturelles, la première reposant sur le respect d’une éthique égalitaire et la seconde sur l’émancipation individuelle, s’appuyant sur les principes de la Ratio studiorum jésuite. Contrairement à ce que le rapprochement du généreux cartésien avec le héros cornélien pourrait laisser croire, il faudrait situer ce personnage entre ces deux orientations en cours d’élaboration, la générosité corrigeant les passions carriéristes présentées dans la troisième partie du Traité, comme « l’envie, la colère, la jalousie, et autres semblables » (p. 258). Elle s’appuierait pour cela sur une appréciation absolue de la qualité du sujet moral, égal à tous du point de vue des droits, et non sur le rang auquel il pourrait être situé au regard de ses pairs.

« Les passions et le libre-arbitre » (3.1.57) est une nouvelle étude sur le thème classique de la liberté cartésienne. Dans celle-ci, P. Hoffman distingue deux sortes de libertés : une liberté d’action (freedom of action) et une liberté de pensée (freedom of will, le libre-arbitre, p. 288). Il remarque ensuite que rien, dans la théorie cartésienne des passions, ne paraît limiter la première, puisque nous pouvons toujours nous empêcher de fuir devant ce qui nous effraie par la force de notre volonté – ce par quoi nous nous distinguons des bêtes et qui nous permet d’échapper au déterminisme comportementaliste. Cependant, la seconde forme de liberté est plus complexe. Dans ce cas en effet, le libre-arbitre semble se confondre avec un engagement en faveur de ce qui est jugé bon ou vrai, quoique nous soyons toujours capables, en réfléchissant après coup sur nos premiers jugements, de remettre en cause leurs conclusions ou de décider d’en douter. De ce point de vue, la générosité paraît jouer un rôle opposé aux autres passions, qui mettent sans cesse en péril la liberté en précipitant les décisions, tandis que le généreux a pour objectif d’étendre sa liberté en confortant sa résolution (p. 296).

Dans la dernière étude : « Le sage cartésien et le problème du mal » (3.1.131), B. Williston souhaite combler une « lacune » de la littérature secondaire en brossant le portrait de la figure emblématique de la morale cartésienne (p. 301). Il fait pour cela la part entre le « mal naturel » que l’on peut attribuer à celui qui pèche par ignorance et le « mal moral » de celui qui pèche en connaissance de cause, ce dernier étant le seul à être réellement blâmable. Les émotions, qui, d’après A. M. Schmitter, sont des « représentations d’ordre supérieur » (p. 321), permettent, pour autant qu’on les prenne en compte comme telles, de mettre l’agent dans une situation où il est susceptible de faire la part entre un bien de premier ordre (un objet visé comme fin) et un bien de second ordre (« la résolution de s’en tenir à des jugements bien pesés concernant les biens de premier ordre », y compris du point de vue moral, p. 314). Dans ces conditions, le sage cartésien peut faire face au problème du mal. Parmi les réflexions qu’il propose en guise d’ouverture, B. Williston s’attarde sur le cas de la « figure eichmannesque » (p. 324) du nazi consciencieux qui agit mal avec tous les scrupules du monde, simplement parce qu’il ne voit pas la valeur éthique de ce qu’il fait. Doit-on situer celui-ci du côté des fautifs malgré eux ? Cet exemple n’invalide-t-il pas le caractère intuitif de l’innocence de ceux qui accomplissent un « mal naturel » ? Tandis que, d’après J. Marshall, la morale (provisoire) de Descartes ne semble pas permettre d’échapper à cette difficulté, B. Williston suggère sans trancher que l’accomplissement de la moralité dans la générosité aide à la résoudre (grâce à une morale de second ordre tendant vers une objectivité éthique idéale).

Dans l’ensemble, ce recueil atteint le but qu’il se fixe en introduction : permettre de faire le point sur les études cartésiennes centrées autour du Traité des passions. On pourra toutefois regretter que le panorama qu’il présente se réduise aux préoccupations des universitaires anglo-saxons concernant le fonctionnalisme et le monisme physicaliste, l’évolutionnisme, l’opposition de l’émancipation individuelle et du respect de l’égalité des droits, de telle sorte que certaines analyses peuvent parfois sembler un peu convenues, et quelques conclusions prévisibles. Mais cette réserve (qui pourra elle aussi paraître de principe) ne doit en aucun cas ternir l’image de Passion and Virtue in Descartes et l’empêcher d’être appréhendé tel qu’il est : un ouvrage honnête, bien plus profitable au chercheur qu’une n-ième compilation d’articles connus, rassemblés sans aucune cohérence d’ensemble. Ici, le lecteur trouvera des pistes interprétatives variées et parfois divergentes sur un thème précis des recherches sur Descartes, dont certaines sont très finement exposées.>

Xavier Kieft