Alors que les études spécialisées sur la pensée de Malebranche ont vu leur nombre croître d’une manière impressionnante au cours de ces dix dernières années, celui des livres visant à donner une vue générale de sa philosophie n’a pas augmenté en proportion. Nous sommes donc chanceux que Denis Moreau, l’A. de ce qui est sans conteste la meilleure étude du débat Arnauld-Malebranche (Deux cartésiens : la polémique entre Antoine Arnauld et Nicolas Malebranche, Paris, Vrin, 1999, voir la recension dans le BC XXX, 2.2.2), ait publié une introduction à la philosophie de Malebranche relativement courte, très accessible, et néanmoins très élaborée. Assurément instructif pour des lecteurs non-spécialistes, ce livre sera aussi de grand intérêt pour les chercheurs, par ses remarques originales et perspicaces sur des questions polémiques, que l’A. délivre tout en guidant son lecteur dans les complexités du système de l’Oratorien.

L’ouvrage commence un peu sur la défensive, Moreau cherchant à montrer que Malebranche n’est pas seulement digne d’un intérêt historique mais devrait aussi retenir l’attention des philosophes contemporains. Il énumère un certain nombre de raisons de lire Malebranche avec attention : les qualités littéraires considérables de ses écrits, son habileté à nous contraindre à questionner certaines de nos certitudes les plus primitives, et son indépendance intellectuelle. Mais Moreau insiste surtout sur le fait qu’il s’agit d’un « grand philosophe ». Bien que n’étant pas doué d’un sens de l’analyse aussi aigu, et d’un esprit aussi vif qu’Arnauld, et bien que n’étant pas aussi naturellement brillant et polyvalent que Leibniz, Malebranche a beaucoup à apporter concernant les questions philosophiques classiques de métaphysique, d’épistémologie, d’éthique et de théologie philosophique.

Pour Moreau, l’une des innovations de Malebranche consiste dans la tension fondamentale qu’il introduit au cœur du système cartésien en substituant à la simple union de l’esprit et du corps admise par Descartes une double relation, plus complexe, entre le corps et l’esprit, d’un côté, et l’esprit et Dieu, de l’autre, tension qui engendre sa propre série de dualismes : « l’homme selon Malebranche, et plus particulièrement son esprit, sont ainsi définis comme un lieu de tiraillements, voire d’écartèlement, entre deux domaines dont différents couples d’opposés préciseront la nature et les aspects au fil des textes : Dieu et les corps, l’universel et le particulier, l’infini et le fini, l’universel et le sensible, etc. » (p. 36). Appelant l’esprit humain à se dégager de sa préoccupation habituelle et quotidienne pour le corps et à considérer son union avec Dieu, Malebranche entend tout à la fois corriger notre tendance empirique à écouter principalement notre corps (« on a un corps qui parle plus haut que Dieu même ») et rétablir un équilibre métaphysique qui fait défaut à la figure orthodoxe du cartésianisme.

Après un premier chapitre consacré à La recherche de la vérité, qui comprend une analyse de la difficulté d’interpréter un ouvrage pris dans une aussi longue histoire de révision et de développement, l’ouvrage adopte une organisation thématique : sont abordés successivement la vision en Dieu et la théorie des idées (chap. II, p. 63-93), la connaissance de soi et de l’esprit (chap. III, p. 95-131), Dieu (chap. IV, p. 133-161), le monde (chap. V, p. 163-186), et, pour finir, la postérité de la pensée de Malebranche (chap. VI, p. 187-193).

Le chapitre sur La recherche situe ce chef d’œuvre dans son contexte historique, et contient notamment un très bon développement sur les rôles de la raison et de la foi dans la pensée de Malebranche. Moreau nous rend compte ici d’une manière convaincante et nuancée du « rationalisme » de Malebranche, accordant à la foi une considération en rapport avec le rôle fondamental qu’elle joue dans le système de ce penseur profondément religieux. On y trouve aussi une analyse persuasive du rôle, limité mais hautement valorisé, des données sensorielles dans l’épistémologie de Malebranche. J’étais sceptique, au départ, à propos des affirmations de Moreau sur l’importance des analyses concernant l’imagination au sein de La recherche. Mais, en le situant dans le projet de Malebranche de nous ramener à la condition épistémique adamite, dans laquelle la raison n’est pas entravée par les exigences des sens et des plaisirs et peut être attentive au créateur ; et, tout à la fois, en dégageant la philosophie de Malebranche de la caricature dualiste d’un cartésianisme strict, au profit d’une compréhension plus intégrée de l’union de l’esprit et du corps, allant de pair avec un appel à reconquérir l’indépendance de l’esprit, Moreau réussit à mettre en évidence l’originalité philosophique de Malebranche. Ainsi qu’il le montre, Malebranche paraît avoir une appréciation plus valorisante des sens et de l’expérience intérieure que la plupart de ses contemporains rationalistes. Son anthropologie réaliste et fondée empiriquement de l’homme comme esprit uni à un corps, associée à son projet de nous rétablir dans notre rationalité pré-lapsaire est bien, ainsi que Moreau le montre, ce qui fait la spécificité de sa pensée.

Moreau prend Malebranche au sérieux, en tant que philosophe systématique animé par un projet chrétien à grande échelle. Cela lui permet de développer l’une des ambitions les plus continues de l’ouvrage : donner une vue plus nuancée et une image plus complexe de la relation de Malebranche à son mentor en philosophie : Descartes. Les analyses de Moreau concernant la différence de ces deux penseurs du point de vue du rôle que joue le cogito dans l’une et l’autre philosophies (p. 102-104) en sont un bon exemple ; de même que sa présentation des différents rôles épistémiques que Dieu joue dans les Méditations et dans la doctrine de la vision en Dieu. Moreau suggère qu’en un sens, Malebranche est un penseur bien plus moderne, et que nous sommes aujourd’hui plus malebranchistes que cartésiens : nous adhérons à l’idée de l’intelligibilité fondamentale de la nature et à celle de l’universalité et du caractère univoque de la vérité et de la moralité (opposés à l’arbitraire (divin) qui œuvre au coeur de la conception cartésienne de l’univers et de la vérité). Et pourtant, nous ne sommes pas malebranchistes, au moins dans la mesure où (à la différence de Malebranche et de Descartes, quoique l’un et l’autre par des voies différentes) nous ne reconnaissons pas la nécessité d’une garantie divine pour nos facultés rationnelles.

Si cet ouvrage est très explicitement une « introduction » à la philosophie de Malebranche, ce n’en est pas une simplification. Tout au long du livre, Moreau prend en compte les difficultés et les ambiguïtés de sa pensée. Par exemple, il argumente en faveur d’une compréhension plus complexe de la doctrine de Malebranche concernant les attributs divins, et tout particulièrement la relation entre puissance et sagesse. Et il s’appuie souvent sur ses interprétations les plus complexes pour défendre Malebranche contre les critiques — tout à la fois modernes et contemporaines — en montrant comment les objections et les critiques qu’on lui adresse relèvent le plus souvent de l’incapacité de saisir la subtilité de sa pensée. On l’observe notamment dans les analyses de la liberté de Dieu dans la création (p. 159) et dans sa défense de Malebranche contre l’accusation de spinozisme (p. 185-186).

Le lecteur trouvera dans cet ouvrage un excellent traitement des thèses et des thèmes de la philosophie de Malebranche : la vision en Dieu, l’occasionalisme, la théodicée, etc. L’écriture est exemplaire : lucide, instructive, engageante. Surtout, Moreau est sensible à l’esprit de la philosophie de Malebranche. Ce livre n’est pas simplement une exposition historique et textuelle, il pose des questions philosophiques précises — tout à la fois celles qu’aborda explicitement Malebranche, et celles qui sont implicitement présentes dans ses écrits. En bref, il s’agit d’une excellente introduction à Malebranche, et d’une addition bienvenue à la littérature malebranchiste.

Steven Nadler (trad. par Laurence Renault)