Les onze articles de ce recueil en italien visent moins à thématiser la place occupée par la philosophie cartésienne dans la métaphysique proprement dite que, dans un premier temps, à interroger par diverses approches la pensée cartésienne puis, dans la deuxième moitié de l’ouvrage, à mener des confrontations entre Descartes et d’autres figures philosophiques.
Après avoir retracé la genèse de ce qu’il appelle les deux « grands principes de la philosophie cartésienne », à savoir la méthode d’une part et le cogito de l’autre, Enrico Berti (« Descartes : il metodo e il cogito », p. 11-30, 3.1.16) voit entre eux un « dualisme » plus profond que celui qui est habituellement imputé à Descartes. Il ressort en effet que si le cogito apparaît une décennie après la découverte par Descartes de sa méthode, c’est qu’il n’est pas le résultat de la méthode cartésienne (« analytique »). En réalité, il est le fruit d’un procédé qualifié ici de « dialectique », non au sens de la dispute scolastique mais au sens de la démonstration par réfutation, telle qu’elle a été utilisée par Aristote dans sa défense du principe de non-contradiction. Cette lecture a déjà été établie et elle se trouve ici confirmée par Pietro Faggiotto dans un bref article qui discute des conclusions tirées par Descartes de sa mise au jour du cogito (« Nota sul passagio cartesiano dal cogito alla res cogitans », p. 87-92, 3.1.40) : est-il sujet ou substance ? Sa nature est-elle de penser ou bien penser ne fait-il qu’appartenir à sa nature ? Dans sa contribution « Cartesio e l’esperienza della libertà » (p. 31-51, 3.1.47), Nicolas Grimaldi s’attache à montrer la pluralité des libertés chez Descartes en mettant notamment en exergue, à côté de la liberté fondée sur le caractère infini de notre volonté, une liberté plus proprement efficiente et technique, c’est-à-dire une liberté d’agir sur les choses qui ne rejoint celle que nous avons sur nos pensées qu’à des conditions qui sont ici détaillées. Salvatore Nicolosi (« Metafisica e antropologia in Cartesio, L’unità sostanziale del composto umano » p. 53-74, 3.1.94) s’attaque à ce lieu commun qu’est le dualisme cartésien entre res cogitans et res extensa sur deux fronts : par rapport à l’histoire de la philosophie d’abord, en soulignant qu’il n’est qu’une version parmi d’autres du problème classique de l’Un et du Multiple ; par rapport à Descartes ensuite et surtout, en montrant qu’on ne peut le comprendre isolément du reste du système qui est très soucieux, au contraire, de rendre raison de l’union de l’âme et du corps. Ferdinando Luigi Marcolungo (« L’onnipotenza di Dio nell’itinerario metafisico di Cartesio », p. 75-86, 3.1.83) entend montrer le caractère dialectique de l’argumentation cartésienne et étudie à ce propos de quelle manière la thématique de la toute-puissance divine est introduite dans la première Méditation. Bien qu’elle y soit présentée par Descartes comme une opinion ancienne restée inscrite dans son esprit, celle-ci n’est pas discutée ; bien sûr Descartes ne saurait non plus admettre l’existence d’un tel Dieu, mais l’hypothèse de celui-ci est néanmoins maintenue et va lui servir à approfondir le doute méthodique devenu hyperbolique.
Dans la deuxième moitié de l’ouvrage, Descartes est replacé dans son dialogue avec des moments et des figures variés de l’histoire de la philosophique dans le but d’en saisir ce qui en fait la modernité. Avec l’augustinisme d’abord, grâce à Mario G. Lombardo et sous l’angle de la problématique de l’aspiration au meilleur (« Il desiderio controfattuale del meglio. Agostino, Descartes e la modernità », p. 93-120, 3.1.81), où sont confrontées les interprétations de Hans Blumenberg, de Jean-Luc Marion et de Charles Taylor pour définir la modernité cartésienne. Avec Pascal comme lecteur critique de Descartes ensuite, par l’intermédiaire de Gian Michele Tortolone (« Il diffeto cartesiano. Pascal Lettore critico di Descartes », p ; 121-133, 3.2.87), puis avec, successivement, Leibniz, la mécanique, Hegel (et ses Leçons sur l’histoire de la philosophie) et Simone Weil enfin, grâce aux articles respectifs de Giovanna Varani (« Descartes e Leibniz : la metafisica come problema », p. 135-145, 3.1.88), Antonio Moretto (« Fisica e metafisica. La fondazione della mecanica secondo Descartes », p. 147-169, 3.1.90), Mario Longo (« Metafisica del soggetto : Hegel interprete di Cartesio », p. 171-186, 3.2.58) et Wanda Tommasi (« La percesione come lettura di segni. Simone Weil interprete di Descartes », p. 187-196, 3.3.17).
Frédéric Manzini