L’ouvrage édité par Mariafranca Spallanzani est issu de conférences données au département de philosophie de l’université de Bologne entre 1996 et 2000. Le recueil s’ouvre sur une présentation rapide de la variété des images de Descartes par l’éditeur. Déjà manifeste chez les contemporains directs de Descartes, comme Guez de Balzac (AT I, 200-201) et Plemp (Fundamenta medicinae, 3e éd. 1654, p. 375, cf. AT I, p. 401), cette variété d’appréciations se poursuit avec Baillet, Pierre Huet, les éloges de Thomas à l’Académie Française, Bouillier, et des auteurs chronologiquement plus proches de nous : P. Valéry, Et. Gilson, H. Gouhier, F. Alquié, S. Gaukroger, G. Rodis-Lewis notamment. Plusieurs aspects de la variété des approches de l’œuvre scientifique et philosophique de Descartes se retrouvent dans les huit études en italien ou en français composant le recueil. Ces études sont : « Montaigne, Descartes e le vicissitudini dell’eraclitismo », par G. Gori (p. 17-45, 3.1.46) ; « La pensée scientifique de Descartes » par W. Shea (p. 47-69, 3.1.110), « Mundus est fabula » par J.-P. Cavaillé (en italien, p. 71-82, 3.1.26) ; « Il cielo di Aristotele e il mondo di Descartes. Su un monologo di un peripatetico illuminato di fronte al ‘Monde’ cartesiano » par E. Lojacono (p. 83-107, 3.1.79) ; « Méthode : discussion ou itinéraire ? » par Th. Verbeek (p. 109-133, 3.1.128) ; « Sul ‘circolo’ di Descartes » par J.-M. Beyssade (p. 135-154, 3.1.17) ; « Molière, Descartes et quelques autres » par O. Bloch (p. 155-161, 3.2.12) ; et « Descartes et la phénoménologie » par J. Ferrari p. 163-178, 3.3.4). Certains textes sont connus des lecteurs francophones. Ainsi, le texte de J.-M. Beyssade est-il la traduction italienne de son subtil article sur le « cercle » repris dans Descartes au fil de l’ordre (p. 211-234, voir BC XXXII, 2.1.3.), mais sans les notes, et avec l’ajout de précisions sur les commentateurs (p. 136 sur la p. 212 de l’éd. française). L’étude d’O. Bloch, dont il est dommage qu’elle ne soit pas traduite en italien, est une introduction claire à son livre Molière philosophe.

Malgré son titre, la contribution de Th. Verbeek ne concerne pas une discussion sur la notion de « méthode ». Elle fournit en revanche des précisions biographiques sur les raisons du départ de Descartes pour les Pays-Bas, puis sur sa décision de s’y installer en février 1634 (cf. la lettre de Descartes à sa nièce, Mlle de La Porte, p. 131), sans envisager de retour prévisible en France. Descartes se rend aux Pays-Bas pour retrouver Beeckman et travailler avec l’artisan Ferrier sur les verres hyperboliques. Puis deux motifs essentiels le retiennent dans ce pays : « publier des ouvrages » car il préfère les éditeurs néerlandais (p. 111) et travailler avec des amis : Reneri, Plemp ou Golius, qui le met en relation avec Huygens. Dans Descartes and the Dutch, Th. Verbeek s’était surtout intéressé aux « ennemis » de Descartes, mais ici, ce sont les amis de Descartes qu’il met en avant, au point d’estimer que les Essais du Discours peuvent être lus « comme un hommage à trois amis néerlandais : Huygens pour la Dioptrique, Golius pour la Géométrie, Reneri pour les Météores » (p. 133).

L’itinéraire intellectuel de Descartes, depuis les songes de 1619, plus qu’une interrogation sur la nature de la méthode (p. 50), constitue l’objet de l’article de W. Shea. Notons toutefois que ce n’est pas « pour rassurer les autorités ecclésiastiques sans compromettre son projet » que Descartes présente son Monde sous la forme d’une « fable » après avoir appris la condamnation de Galilée, (p. 60) puisque Descartes utilise la notion de fable antérieurement, dans la lettre à Mersenne du 25 novembre 1630 (AT I, 179). Notons encore que le traité de L’Homme ne présente pas « l’hypothèse de l’homme-machine » (p. 68), puisqu’à la fin de ce texte apparaît l’expression « vrai homme », qui se retrouve dans le Discours et les Méditations et vise précisément l’homme en tant qu’âme unie à un corps.

Le thème de la « fable » du Monde est repris par J.-P. Cavaillé dans l’article qui évoque son livre, Descartes, la fable du monde, tout en actualisant ses recherches sur le contexte culturel et l’usage philosophique de la fable chez Descartes. L’auteur pense avoir trouvé l’origine textuelle de la formule « Mundus est fabula » inscrite sur le tableau de Descartes peint par J .B. Weenix en 1647, dans un texte publié à Leyde en 1639 chez Jean Maire (éditeur du Discours), intitulé Peri theon kai kosmou (p. 72). « Salluste philosophe » ou « cynique » y traite de cosmothéologie et d’apologétique païenne en présentant le cosmos (corps et choses sensibles) comme « muthos », traduit en latin par « fabula », dans un contexte où Jamblique, Macrobe et Julien l’Apostat sont invoqués.

Deux autres articles s’attachent à préciser le contexte des écrits cartésiens : ceux de G. Gori et d’E. Lojacono.

G. Gori consacre son long article à « Montaigne, Descartes et les vicissitudes de l’héraclitéisme ». S’appuyant sur des thèmes abordés par G. Rodis-Lewis (L’individualité chez Descartes, puis « Doute pratique, doute spéculatif chez Montaigne et Descartes », in Le développement de la pensée de Descartes ») et par J.-P. Cavaillé, tout en les dépassant, l’article a pour but de montrer que l’héraclitéisme fait partie du fonds sceptique dans lequel se déploie la pensée cartésienne. C’est une position originale, notamment par rapport à R. Popkin (The History of Scepticism from Erasmus to Descartes) qui avait éliminé tout lien entre héraclitéisme et scepticisme, et à E. M. Curley (Descartes against the Skeptics) (p. 23). Nul doute que les variations de l’héraclitéisme constituent un thème intéressant de recherche pour l’historien du scepticisme moderne. L’hypothèse de l’article est que Descartes a contribué à poser l’héraclitéisme en tant que variante sceptique par rapport aux composantes pyrrhoniennes.

Mais il est regrettable que ce riche article, qui traite plus des références au flux héraclitéen et de l’« ontologia mobilista » de Montaigne (p. 24, 29) que des textes cartésiens, ne mentionne pas d’autres sources, comme par exemple le livre de Loys Le Roy, De la vicissitude ou variété des choses en l’univers (1575, repris dans Corpus chez Fayard en 1988) et surtout qu’il fasse silence sur le contexte scientifique des textes de Montaigne et plus encore de Descartes, qui ébranle la confiance dans les sens et dans les connaissances. La discussion de la nouvelle vérité scientifique proposée par Copernic chez Montaigne (dans l’Apologie de Raymond Sebond, texte cité uniquement pour sa conclusion sur le flux héraclitéen) et l’impact de l’adhésion à l’héritage copernicien, confirmé par les découvertes de Galilée, chez Descartes sont des éléments liés à l’histoire du scepticisme. La réserve sceptique du jugement doit autant à l’interrogation sur la validité de l’héliocentrisme copernicien, qui détruit dans ses dimensions cosmologique, anthropologique et théologique l’image d’un univers centré sur la terre et sur l’homme, qu’au monde « branloire pérenne » (p. 30) évoqué par Montaigne puis Charron, ou qu’au flux héraclitéen que retrouve Descartes dans la lettre à Mesland du 9 février 1645 (p. 41). Descartes, penseur en quête de vérité, sait aussi que le monde que nous voyons n’est pas le monde des « fictions » mathématiques par lesquelles les astronomes expliquent les mouvements des astres (cf. Le Monde, la Dioptrique). Depuis la rédaction du Monde et de L’Homme, les écrits de Descartes fondent les principes d’intelligibilité des corps, y compris des corps vivants, sur l’explication des mouvements, ce qui doit être pris en considération dans la référence au début du chapitre III du Monde, qui est un constat correspondant aussi à un programme d’explication (p. 42-43 sur AT X, 10-11).

La cosmologie n’est toutefois pas absente du recueil, grâce à l’article d’E. Lojacono qui traite des arguments qui fondent les choix cosmologiques de Descartes et sapent à la base les représentations aristotéliciennes. L’auteur montre clairement que les théories péripatéticiennes des lieux, du mouvement, de la nature des éléments, des orbites des astres et enfin du lieu en tant que limite des corps enveloppés, rendent inconcevable un cosmos infini constellé d’une myriade de mondes (p. 100).

Le dernier article du recueil, « Descartes et la phénoménologie », est consacré à la « modernité » de Descartes, inaugurée par les Méditations cartésiennes de Husserl. J. Ferrari présente la vitalité des études cartésiennes françaises contemporaines à partir des commentaires de M. Henry sur le cogito cartésien (p. 169-174). Il évoque plus rapidement les mises à l’épreuve de ces analyses par J.-L. Marion et D. Kambouchner (p. 175-176), ainsi que l’exclusion d’un retour à Descartes par A. Renaut (p. 176) et les blessures de l’ego cogito chez Ricœur (p. 178).

Annie Bitbol-Hespériès