On ne peut que saluer la parution de cette oeuvre qui donne pour la première fois depuis Adam-Tannery, la réédition de toutes les lettres envoyées ou reçues par Descartes (732), classées par ordre chronologique, sauf pour les quatre lettres de date incertaine, insérées à la fin de l’ouvrage. Il n'y a aucune lettre inédite dans ce volume. En revanche, on inclut pour la première fois la lettre de Bourdin à Descartes, citée par Descartes lui-même dans l’Epistola ad Patrem Dinet (AT VII, 568-569) absente dans Adam-Tannery et Adam-Milhaud, et une lettre de Descartes (René ou Pierre ?) à Jeanne Sain que AM avait insérée, sans la numéroter, en appendice. A ce travail, qui suffirait largement à justifier un beau volume, on en ajoute un autre : toutes les lettres ont été traduites en italien, traduction qui s’offre en face du texte en langue originale, labeur sans égal en France depuis la traduction des lettres latines par Clerselier (1657-1667), utilisée et corrigée par l’édition de F. Alquié.

La question de déterminer le statut de la correspondance dans l’ensemble du corpus cartésien a été abordée depuis quelques années par l’exégèse, soucieuse de délimiter les sujets absents ou seulement suggérés dans les imprimés, de préciser le rapport conceptuel entre les textes qui reviennent sur le même sujet (itinéraire, remaniement, correction ou épuisement des démarches possibles ?), ainsi que de dévoiler la richesse des rapports intellectuels entretenus avec la République des Lettres par un Descartes lecteur d’œuvres anciennes et contemporaines. L’A de cette édition est le protagoniste principal d’un des premiers fruits de ce rapprochement (J.-R. Armogathe, G. Belgioioso, C. Vinti (a cura di) : La Biografia intellettuale di R.D. attraverso la Correspondance, Napoli, Vivarium, 1999 [voir BC XXX, 3.1.2]). Mais, au même moment, ou en raison même de cet effort, l’outil principal de nos recherches, la nouvelle édition de Adam-Tannery (Paris, 1964-1974, 11 vols. ; AT-NE), s’avère tout à fait inappropriée à l’acuité du regard critique, parce que, surchargée par un siècle de fouilles, elle se révèle incapable de soutenir notre recherche, semblable à un outil qui, alourdi d’accessoires, devient encombrant face aux besoins de travaux de plus en plus fins. Deux rééditions sont nées de cette constatation (E-J Bos, The Correspondance between Descartes and Henricus Regius, Utrecht, Zeno, 2002 (voir BC XXXIII, 1.1.2) ; Th. Verbeek et al., The Correspondance of Descartes, 1643, Utrecht, Zeno, 2003, voir le liminaire III du BC XXXIII). Toutes les deux se référent à l’édition d’AT-NE avec une sévérité qui traduit sans doute tout le sérieux d’un événement éditorial s’annonçant comme le premier échantillon d’un travail de longue haleine. Pourtant, la découverte de deux manuscrits autographes mise à part, la plupart des corrections introduites au regard du nombre de lettres sont dues à l’interprétation, d’ailleurs très lucide, de sources secondaires : une lecture minutieuse de Baillet permet à Bos d’ajouter sept lettres, échappées à la lecture d’AT, et l’examen des Disputationes, présidées par Régius en 1641, autorise à découper en cinq fragments la lettre de Descartes du 24 mai 1640. Il en va de même pour les corrections de dates et de destinataires, que Bos et Verbeek semblent considérer comme définitives, elles aussi fondées sur des hypothèses, voire des conjectures.

Face à la tâche de publier toute la correspondance de Descartes, les critères qui ont régi la présente édition sont très simples, explicites et pleins de bon sens, compte tenu du fait que AT demeurera longtemps l’édition de référence pour la communauté des chercheurs. Le premier problème était celui de choisir entre plusieurs versions de la même lettre, problème qui a exigé un examen particulier pour chaque cas, selon qu’il s'agit d’autographes, minutes, copies ou extraits, les variations étant toujours indiquées en note avec leur traduction. Pour les lettres latines, le texte de référence reste l’édition de Clerselier (Epistolae… Amsterdam, 1668-1682, 3 vols.) [EL]. En ce qui concerne la détermination de la date et du destinataire, la décision de l’éd. est la suivante : « En l’absence d’autographes qui tranchent les questions de manière radicale, les conjectures avancées par AT-NE (y compris les rectifications ou acquisitions proposées dans les Nouvelles Additions, Suppléments ou Corrections) ont été maintenues mais en donnant des informations sur toutes les autres » (Introduction, p. XXXV et aussi les Critères suivis pour cette édition, § 8, p. LVII). Cette édition se présenterait donc, selon l’A., comme un « remaniement partiel » de AT-NE (p. XXXV). En effet, l’examen de la Table des Variations révèle que, des 45 variations introduites, 32 étaient déjà acceptées par les suppléments, additions ou appendices de AT-NE. La lettre à Régius du 24 mai 1640 retrouve son unité, tandis que les sept indications extraites de Baillet ne sont pas accueillies comme définitives, ce qui donne pour la correspondance avec Regius, le total de 48 lettres (contre les 46 de AT et les 59 de Bos), compte tenu des deux autographes récemment découverts (D. à Regius, 2-16 février 1642 et 6 février 1642). Cela dit, la qualification qui fait de la présente édition un remaniement partiel de AT-NE reste elle-même partielle, pour deux raisons principales. La première réside dans l’utilisation systématique de l’exemplaire de l’Institut de France (dit Clerselier Institut), ce qui veut dire : tous les becquets et les marginalia dus (entre autres) à Baillet et Legrand sont reproduits en note pour chaque lettre, ce qui rend encore plus maniable un matériel rendu accessible par la publication du fac simile sous les soins de J. R. Armogathe et de l’éd. elle-même (Lecce, Conte Editore, 2005, 6 vol., voir la présentation dans le liminaire II du BC XXXIII). En second lieu, cette édition offre de manière exhaustive toutes les hypothèses proposées sur la datation et les destinataires depuis l’édition de Clerselier jusqu’aux éditions récentes de Th. Verbeek et E.-J. Bos. Les notes en témoignent et permettent un travail minutieux de révision et vérification, en donnant au lecteur une histoire raisonnée des meilleures hypothèses, que l’éd. nomme les « successives stratifications interprétatives » (p. LVIII), mais aussi un état de la question pour chaque lettre, censé renchérir sur le caractère conjectural, donc provisoire de nos connaissances, souligné explicitement par l’éd. dans l’Introduction (p. XXXIII-XXXIV).

Le reste des notes donne d’abondantes et précises indications sur le contexte de chaque lettre (histoire et protagonistes des disputes, auteurs et textes mentionnés), et les renvois directs ou indirects à d’autres loci de la correspondance. Sont remarquables par leur justesse et clarté les explications fournies quant aux questions mathématiques, notamment dans les lettres à Mersenne du 3 mai 1638 et janvier 1636 portant sur les arguments cartésiens contre Fermat. En revanche, cette édition n’offre aucun commentaire conceptuel sur les questions métaphysiques, physiques, médicales ou morales, choix tout à fait légitime puisqu’elle s’offre comme un outil de recherche et une mise à jour de l’édition de AT-NE, mais qui ne devait pas interdire d’indiquer les sujets absents ou partiellement traités dans les livres, relevés récemment par la critique et bien connus de l’éd. (p. XXXVII, note 100 ; p. XLIV) ou de signaler les concepts qu’on ne trouve que dans la correspondance (par exemple, l’hapax qui fait de l’âme « la vraie forme substantielle de l’homme » dans la lettre à Regius du fin janvier 1643 ou l’expression de « notion primitive » qu’on ne trouve que dans les lettres à Elisabeth du 21 mai et du 28 juin 1643 ou enfin les tournants de la lettre à More du 5 février 1649, qui refuse toute valeur apodictique à la théorie des animaux machines, et de la lettre au même du 15 avril, qui trouve contradictoire le concept de monde fini, les deux dernières étant pourtant signalées par l’A. dans l’Introduction (p. XLIV).

Les Tables (au soin de Siegrid Agostini) donnent les concordances avec les principales éditions des lettres de Descartes, (AT-NE, Clerselier, EL, Cousin, Roth, AM, et l’édition De Waard de la Correspondance du P. Marin Mersenne, Paris, 1932-1988, 17 vols.), l’édition Verbeek et alii pour l’année 1643 et l’édition Bos de la correspondance Descartes-Regius. On y ajoute les Nouvelles attributions au regard de l’édition AT et finalement, une très utile table des lettres ordonnées selon l’ordre alphabétique des correspondants (93 entrées, sous les soins de Agnese Alemanno). Que soit mentionnée ici la petite table qui compare les deux éditions Adam-Tannery (AT et AT-NE), incluse dans la belle Histoire des éditions de l’Introduction (p. XXVI-XXVII).

La richesse des Apparats est exceptionnelle. Le Profil Biographique (Francesco Marrone) déploie les principaux échantillons d’une biographie intellectuelle de Descartes. Très attentif aux diverses hypothèses avancées par les biographies de Descartes, il donne un répertoire chronologique très précis de tous les sujets abordés dans la correspondance, ordonnés en périodes triennales. Outre une biographie qui privilégie l’histoire des rapports épistolaires avec Descartes, l’Index biographique des correspondants (Massimiliano Savini) offre l’indication de la première mention dans la correspondance, la date de la première lettre, le nombre des lettres envoyées ou reçues par Descartes, et la bibliographie consacrée à chaque correspondant. La Bibliographie (Igor Agostini et Nicoletta Sciaccalluga) énumère pour sa part tous les textes mentionnés par Descartes et par ses correspondants (34 auteurs anciens, 190 modernes) en plus de ceux cités par les éditeurs et les commentateurs. Le critère de référence n’est pas unifié : le même texte est cité indifféremment selon l’édition éventuellement accessible à Descartes ou selon des éditions plus ou moins récentes, parfois même pour la même lettre. On offre ainsi le répertoire exhaustif des membres de la République des Lettres, à laquelle Descartes a consacré presque la moitié de son oeuvre, ainsi que le fichier de ce qu’on appelle « une bibliothèque idéale », qui permet de suivre les démarches d’un Descartes lecteur de livres, que l’éd. oppose au savant du Discours, décidé à ne pas rechercher une autre vérité que celle qu’il peut trouver en lui-même ou dans le grand livre du monde (Introduction, p. XL). Les Eléments de Lexique des lettres (Francesco A. Meschini, 49 entrées) ne donnent pas la définition des termes mais la transcription quasi littérale des occurrences, sans utiliser les guillemets, sauf dans le cas des textes à la première personne du singulier. Chaque entrée est subdivisée en thèmes ou notions subordonnées, l’ordre chronologique étant récupérable grâce à l’indication de l’année et du nombre de chaque lettre pour la présente édition. On regrette pourtant l’absence d’un index de notions.

L’éditeur peut être fier d’annoncer que, pour la première fois, « on offre au lecteur italien, dans son intégralité, un texte fondamental de la pensée moderne. » p. XXXVII). Bien entendu, on ne saurait avancer ici aucun commentaire sur l’impressionnant travail de traduction mené à bien par la nombreuse équipe de collaborateurs et consultants, qui fera désormais de ce livre une référence obligée pour toute étude historique consacrée à la diffusion de Descartes en Italie. On soulignera seulement la prudente utilisation de crochets pour les ajouts en italien des mots ou phrases absentes en français ou en latin et l’opportune inclusion de notes explicatives pour les termes ou expressions intraduisibles en italien. Il est évident que la portée de ce livre dépasse largement le public italien, pour nous atteindre tous, lecteurs de AT. Cette édition s’offre en effet comme un instrument sans pareil pour tout travail sérieux sur la correspondance cartésienne, voire sur Descartes, instrument, qui, selon l’avertissement de l’éd., n’a rien de définitif, étant donnée la nature conjecturale de la plupart de nos connaissances, mais qui ne pourra être perfectionné que par les recherches qu’il permet et facilite.

Le lecteur sera très agréablement surpris par une dernière vertu de cette édition : elle est très bon marché, 48 euros pour un livre de belle facture, de 3 104 pages, fruit du travail d’environ 28 professionnels. Nous faisons nôtre le remerciement que l’éd. adresse à la généreuse contribution du Secrétariat Européen pour les Publications Scientifiques (SEPS), en formant des vœux pour que cette magnificence, extraordinaire pour l’histoire de la philosophie, fasse exemple.

Pablo Pavesi