Depuis la publication de l’étude « Materialien über die Beziehungen zwischen Jungius und Descartes » par H. Lüdtke-Altona en 1937, on est bien conscient de l’intérêt de Jungius pour la philosophie cartésienne. Le nom du mathématicien allemand ne se trouve pas sous la plume de Descartes. Que Descartes l’ait connu est attesté par une note de Samuel Hartlib de 1640 : « Cartes calles Iungius hominem subtilis ingenii » (« Descartes appelle Jungius un homme d’un génie fin », The Hartlib Papers, 30/4/56A). Il faut donc se réjouir de la nouvelle édition de la correspondance de Jungius, qui a mis 45 ans à voir le jour (l’entreprise visant à remplacer l’édition partielle Avé-Lallemant (1863) ayant commencé en 1960). L’édition comprend 506 documents, dont 94 lettres écrites par Jungius, et 388 adressées à lui. Cette disproportion s’explique, d’une part par l’utilisation presque exclusive des archives Jungius et Tassius de la bibliothèque de Hambourg, où les minutes de beaucoup de lettres semblent avoir été perdues ; d’autre part parce qu’on a volontairement renoncé à retrouver des inédits, après qu’un inventaire initial ait découvert, à la British Library, sept lettres seulement de Jungius à Pell. C’est une décision qui, étant donné la durée sur laquelle s’étend l’exécution du projet, n’est guère justifiée. De même, il faut regretter une autre décision des éditeurs : l’édition est presque entièrement dépourvue de notes et d’éclaircissements sur les lettres et les correspondants.
Par ailleurs, la correspondance fournit des renseignements précieux sur Descartes et l’introduction de sa philosophie dans les universités d’Utrecht et de Leiden. Ainsi, par exemple, en janvier 1639, Woldeken Weland renseigne Jungius sur les rapports tendus entre Descartes et les jésuites (p. 299-300). Surtout, cette lettre, publiée pour la première fois en langue originale (latin), corrige l’erreur de Lüdtke-Altona, qui, se fondant sur la traduction allemande par Avé-Tallemant, avait prétendu que Weland était un correspondant de Descartes. De même, venant d’un témoin oculaire, les rapports très détaillés de Bernardus Varenius sur la crise cartésienne de Leiden (1647 – 1648) présentent une grande valeur. C’est Varenius aussi qui fait la remarque surprenante qu’en 1647 on parlait déjà à Leiden d’une édition de L’Homme de Descartes (« Iam librum, De homine qui inscribitur, dicitur editurus », p. 687). Bien entendu, on retrouve aussi la lettre de Jungius de 1655 sur ‘l’enseignement cartésien’ de la princesse Elisabeth à Heidelberg. Publiée plusieurs fois auparavant, cette lettre a fait l’objet d’une note dans les liminaires du BC 34. Le texte publié ici fait preuve d’un collationnement scrupuleux des sources. À la fin de la lettre, où Jungius demande qu’on lui envoie des copies des lettres de Descartes divulguées par la princesse, on lit maintenant « duas Cartesii epistolas », là où les autres éditions omettent « duas ». Il n’en est pas moins vrai que le manque de recherches contextuelles se fait également sentir. À l’instar des éditions précédentes les éditeurs présument que le correspondant est Reinhold Blome, professeur à l’université d’Heidelberg – mais cela n’est guère probable, étant donné qu’il ne fut nommé qu’en 1663, et qu’avant cette date sa présence à Heidelberg n’est pas attestée. La plus grande surprise de cette édition réside sans doute dans les deux lettres inconnues de Johan Stampioen, écrites en juillet 1640. Dans ces lettres (en néerlandais !) il tâche de tirer un jugement de Jungius sur la dispute mathématique entre Descartes et lui. Selon Stampioen, les juges de Leiden sont prévenus contre lui à cause de leur amitié pour Descartes. Malheureusement, la réponse de Jungius n’a pas été retrouvée.
Eric-Jan Bos