Cet ouvrage est composé de six parties dont trois reprennent des articles récemment publiés (voir BC XXXV, 3.1.113, 3.1.114 et 3.1.115). L’ensemble constitue un dossier de composition classique sur certaines des questions les plus débattues du commentaire cartésien : le problème de l’union de l’esprit et du corps et la nature de l’homme, envisagées en bon ordre à partir d’une étude sur les notions de substance et de mode (chapitre I), d’attributs et de distinctions (II), de corps en général (III), d’union substantielle (IV), d’hylémorphisme (V) pour conclure à propos du traitement cartésien du problème corps-esprit (VI). L’A. entreprend de défendre l’interprétation, toujours minoritaire dans le domaine anglo-saxon, qui rend compte d’un unitarisme fort et d’un dualisme faible (pour reprendre les catégories dégagées par Vere Chappell dans « L’homme cartésien » auquel il est fait référence en introduction ; voir BC XXV, 3.1.29). Mais là ne réside pas la principale originalité de cette étude : son souci de clarté la démarque de ses semblables, et l’A. tire un bon bénéfice de ses nombreux prédécesseurs dont il discute soigneusement les thèses.
Bien au fait d’une rigueur universitaire désormais de mise dans ce type d’exercice, J. Skirry évite les deux écueils majeurs sur lesquels plusieurs échouent fréquemment : l’austérité rébarbative et la pénible tendance à développer des hypothèses interprétatives manifestement aberrantes pour mieux les réfuter, comme si pareil artifice pouvait mettre un tant soit peu en valeur une lecture trop banale (de ce point de vue, mieux vaut oublier le paragraphe 2.7). Et le formalisme scolaire – ou didactique, si l’on préfère – dont il use laisse souvent place à une lecture appliquée de la plupart des lieux textuels attendus dans le traitement de ce sujet, notamment la sixième Méditation, les Principes de la philosophie, I, 50-62, la lettre à X de 1645 ou 1646 (AT IV, 348-350), la correspondance avec Regius, mais aussi les sources de la pensée cartésienne, telles Suarez, Eustache de Saint-Paul, et, par-delà ceux-ci, Thomas d’Aquin, Scot et Occam. On s’étonnera donc un peu du traitement rapide réservé à la correspondance avec Élisabeth, et plus encore du silence concernant la comparaison avec la pesanteur, les lettres à Mesland et les apports de l’explication de la transsubstantiation en général.
C’est en sollicitant les textes que l’A. prend place dans les débats d’interprètes en défendant la thèse de la substantialité de la nature humaine. Pour ce faire, il assimile perséité et unité substantielle d’une part, et réduit la différence entre l’attribut principal et les autres modes de la substance d’autre part, de sorte qu’il soit possible d’envisager en une seule et même substance plusieurs attributs formellement distincts. Le principe de l’explication est assez habituel : deux choses sont substantiellement distinctes lorsqu’elles sont de nature différente, comme le corps et l’esprit. Ainsi, le corps et l’esprit considérés absolument sont des substances, mais lorsqu’il s’agit du corps et de l’esprit d’un homme, ces substances sont incomplètes et requièrent leur union, puisque l’homme est un étant par soi. Le modèle de cette union est emprunté à l’aristotélisme téléologique : l’âme y devient forme substantielle.
Cette présentation, au demeurant assez intuitive pour un lecteur peu scrupuleux, ne procède pas sans violence formelle, ni sans équivoques : normalement, une forme substantielle n’est pas la même chose qu’une substance, une substance n’est pas incomplète, et la perséité, qui est une notion transcendantale, n’est pas l’unité substantielle ou individuelle. Il manque donc à cet exposé une justification des sauts conceptuels qu’il opère, ce qui, il est vrai, déborde le seul traitement de la question de l’union pour envisager le déploiement de la pensée cartésienne dans son ensemble.
Mais, plutôt que de procéder à une telle justification, l’A. consacre une dernière section à la dissolution cartésienne du problème corps-esprit, assez ludique dans sa présentation, quoique toujours assez convenue dans son contenu, où les possibilités ouvertes par la considération du troisième type des notions primitives sont évoquées et la pertinence des critiques du dualisme cartésien mises en doute.
Le nombre des études tendant à contrer les attaques des anticartésiens anti-dualistes continue donc d’augmenter dans les pays anglo-saxons, preuve à la fois de la vertu des universitaires s’intéressant vraiment à la pensée de Descartes et de la persistance d’un cliché philosophique dont on peut prévoir qu’il ne tardera pas à devenir un monstre de papier équivalent à ce que l’horrible “dualisme radical” fut en son temps. Pour l’heure, cet ouvrage de J. Skirry est sans doute la présentation la plus abordable de la question, malgré les lacunes évoquées dans cette recension, et même s’il a manifestement manqué à l’auteur un relecteur francophone, tant les titres et les citations produits dans la langue maternelle de Descartes sont mal copiés.
Xavier Kieft