Cet ouvrage se propose de mener une investigation systématique et raisonnée de l’interprétation heideggérienne de Descartes. Le constat de départ est simple : la confrontation de Heidegger à Descartes est trop souvent réduite par le Commentaire aux pages sévères d’Être et temps – d’où un projet : « ripercorrere gli ‘andirivieni’ di Heidegger », reparcourir les va-et-vient de Heidegger dans son rapport à Descartes. C’est poser d’emblée que l’enquête de l’A., loin d’aboutir à la figure définitive, fixe et prétendument anti-cartésienne, d’un certain Heidegger, va développer diachroniquement les différentes phases de la pensée de Heidegger, avec une attention portée aux mouvements de pensées, aux thèses inchoatives, plus ou moins abouties, aux silences et aux leitmotivs de Heidegger.

Au sein de l’ « adamento oscillatorio della lettura di Descartes », l’A. distingue quatre périodes, qui font respectivement l’objet des quatre chapitres : (1) les années de Fribourg (1919-1923) ; (2) les années de Marbourg (1923-1928) ; (3) la période dominée par Être et Temps (1927) ; enfin (4) la phase finale de méditation sur la technique, dominée par le Nietzsche II de 1940.

(1) Le premier chapitre (« L’interpretazione heideggeriana del primo periodo friburghese ») rappelle que la méditation heideggérienne n’est d’abord que fort peu directement concernée par Descartes, dont la figure n’émerge qu’avec peine : Heidegger est essentiellement préoccupé par Aristote, le christianisme, l’analyse de la facticité. Ce n’est qu’au travers de la mise en question du tournant transcendantal de Husserl qu’apparaît la figure de Descartes. La critique heideggérienne de la conscience husserlienne se déploie, corrélativement à une critique de la réduction phénoménologique, en une critique du cogito cartésien ; l’analyse phénoménologique ne sera véritablement un retour aux choses mêmes que concentrée sur la vie dans sa dimension préthéorique, requérant l’abandon de la corrélation cartésiano-husserlienne sujet-objet. Apparaît alors à Heidegger ce qui a manqué à Husserl et à Descartes : la nécessité d’une analyse phénoménologique antécatégoriale permettant de retrouver les significations de l’être-dans-le-monde occulté par Husserl et Descartes. En ce sens, Être et Temps naît, déjà, dans ce constat de l’insuffisance husserliano-cartésienne.

(2) Le deuxième chapitre (« Gli anni di Marburg ») est le plus long de l’ouvrage. Durant les années de son enseignement à Fribourg, Heidegger élabore un « rapport destructif » à Descartes (« confronto distruttivo con Descartes », p. 8). L’A. émet l’hypothèse, forte et remarquablement étayée, que là encore, dans la foulée des années fribourgeoises, la remise en question de Descartes ne serait qu’une manière indirecte d’attaquer Husserl lui-même, un « grande pretesto » (ibid.). Au fond, cette interprétation marbourgeoise de Descartes serait marquée par deux caractéristiques (p. 158 sq.) : l’ « a-specificità » et la « fondatività ». « A-specificità » : loin de faire l’objet d’études à lui exclusivement consacrées, Descartes apparaît presque toujours comme héritier ou précurseur, interrogé dans la double direction du passé aristotélico-thomiste et du futur phénoménologico-transcendantal ; interlocuteur constant de Heidegger, il n’est considéré qu’ « en fonction des autres ». « Fontatività » : la non-spécificité de l’analyse se dote d’une contrepartie fondatrice, en ce qu’elle ouvre sur les analyses de Sein und Zeit, la figure de Husserl disparaissant progressivement et quasi-définitivement de l’horizon interprétatif de Heidegger.

(3) Le troisième chapitre (« Descartes in Sein und Zeit : l’ « altra » Kehre ») est tout entier consacré aux analyses de Heidegger dans Être et Temps. Sans qu’il s’agisse de valider l’interprétation heideggérienne (on salue sur ce point la prudence du commentateur), l’A. rappelle qu’Être et temps est peut-être le seul endroit où Descartes fasse l’objet d’une confrontation directe. Comme au chapitre précédent, l’A., soucieux de démêler l’histoire du rapport Heidegger-Descartes, situe les analyses heideggériennes à la fois dans la continuité et la rupture. Continuité, au sens où, comme le reconnaîtra Heidegger lui-même cité ici, Sein und Zeit signe définitivement et avec succès la tentative pour « sortir de la prison de la conscience, et mieux, de n’y plus retourner » (GA 15, p. 293), à partir du phénomène du monde, occulté par Descartes. Mais rupture également : Descartes est analysé pour lui-même, suivant ses positions philosophiques propres, et non relativement à Aristote, Thomas d’Aquin, Kant, Husserl, etc. : bref, « Heidegger apprend à parler de Descartes avec Descartes » (p. 209). D’où l’audacieuse entreprise de lire les pages de Sein und Zeit consacrées à Descartes comme un dialogue entre les deux philosophes, entreprises qui aboutissent parfois à des interprétations aussi fines que risquées (p. 190 sq., par exemple).

(4) Le quatrième chapitre (« La tecnica, il destino e l’origine. Descartes e il compimento della metafisica occidentale ») expose l’ultime interprétation cartésienne de Heidegger, avec Die Zeit des Weltbildes, son Nietzsche et Was ist Ding ? La relation Descartes-Husserl, déjà largement délaissée en 1927, disparaît, tout comme l’accent mis sur la question de la substantialité. Descartes accède à un rôle tout à fait nouveau dans l’interprétation, outrepassant les analyses d’Être et temps : avec Descartes et l’ego représentatif corrélatif de la méthode s’ouvre l’ultime manifestation de l’être, par le déploiement de l’essence cachée de la technique, mouvement qui conduira au nihilisme et à la mort de Dieu. La question de la distance entre Descartes et la pensée grecque se voit donc tranchée : avec la substitution du calcul à la mesure, Descartes inaugure la disparition de la figure grecque de l’homme et de la physis au profit du pouvoir technique sur l’extension extérieure et maîtrisable.

On reconnaîtra au moins un double intérêt à cette étude. – a) On conviendra qu’il manquait une étude systématique de la position de Heidegger vis-à-vis de Descartes, étude négligée du fait de l’apparente secondarité de la figure de Descartes dans la philosophie de Heidegger, mais étude pourtant nécessaire tant aux cartésiens qu’aux heideggériens : aux premiers parce que nul interprète ne peut se passer du support d’une grande lecture, aux seconds parce que la figure de Descartes (et la présente étude le montre bien) semble être un (le ?) point où se répercutent et s’éclairent les différentes interrogations de Heidegger à toutes les phases de l’élaboration de son œuvre. Quelques rares travaux en France (J.-L. Marion notamment, et quelques autres orientés par des projets différents) ont bien tenté d’impulser une direction d’étude, mais il ne semble pas que cette dernière ait été beaucoup suivie. On accueillera donc avec d’autant plus de bienveillance la présente étude. – b) Il faut saluer également la grande importance accordée aux années de formation husserlienne et de préparation de Sein und Zeit (chap. I et II, soit p. 13-159). L’A. affirme avec force que « la centralità di questo periodo, nell’economia d’insieme del pensiero di Heidegger, è talmente ampia che oramai quasiasi disusssione interpretativamente seria non può assolumente prescindere da quest’autentico laboratoro di preparazione a Sein und Zeit » (p. 13). S’il n’est plus question aujourd’hui de remettre en question l’importance des méditations fribourgeoises et marbourgeoises dans l’élaboration de l’opus de 1927, la précision des analyses ici présentées, la fermeté des démonstrations, la longueur même de la deuxième partie (réservée aux années de Marbourg), accréditent sans soupçon la thèse d’une maturation lente et progressive de Sein und Zeit, suivant une tendance interprétative de plus en plus partagée.

On retiendra de cette étude la méticulosité de certaines études (p. 88 sq.), les analyses de traductions (p. 249 sq.) ou discussions autour d’un mot ou d’un concept (p. 171 sq.). On appréciera la richesse et l’ampleur des notes infrapaginales : délestant le corps de sa démonstration d’explications avec la tradition interprétative, l’A. renvoie avec beaucoup d’à-propos et, disons-le, avec une impressionnante science, aux travaux des interprètes les plus divers, allemands, italiens ou français. De sorte que sur la base d’une érudition impeccable appuyée par de très riches et très nombreuses lectures, l’A. parvient à souligner avec beaucoup de finesse et de pédagogie une ligne argumentative souvent très nette, que ne parasite aucun « règlement de compte » doxographique.

Sera-t-il permis toutefois de regretter quelques insuffisances formelles ? L’absence de conclusion définitive d’abord, que ne sauraient pallier les nombreuses et très claires conclusions provisoires, au sein ou en fin de chaque chapitre, tout comme l’absence de bibliographie en fin d’ouvrage, laissent quelque peu le lecteur (ou l’usager) sur sa faim. Enfin, il est permis de regretter la trop grande abondance de citations de Heidegger : si on en concède souvent la pertinence, elles semblent bien souvent se substituer à l’analyse de l’A. lui-même ou le dispenser d’un développement que le lecteur attend pourtant.

Dan Arbib