Par la richesse et la diversité de ses articles, la seconde livraison de ces Oxford Studies in early modern philosophy se place assurément au niveau de la première (voir le compte-rendu dans le BC XXXIV, n° 3.1.2.). Elle est en outre d’autant plus précieuse pour le Bulletin Cartésien que, cette fois-ci, pas moins de sept des huit articles proposés concernent de près le cartésianisme.

Le premier d’entre eux est d’Edwin Curley (« Skepticism and toleration : the case of Montaigne », p. 1-33, 3.2.38) qui interroge l’idée trop facilement reçue selon laquelle le scepticisme de Montaigne aurait pour conséquence naturelle et nécessaire une exigence de tolérance. En effet, dès lors que d’une part son scepticisme le pousse à obéir aux lois de son pays et à se soumettre aux autorités religieuses établies, et que d’autre part son Église prêche une certaine forme d’autoritarisme intolérant, le conservatisme pyrrhonien de Montaigne ne devrait-il pas le conduire à son tour à l’intolérance ? En citant notamment les textes sur les miracles et ceux sur les conversion forcées, l’A. met en évidence un Montaigne contestataire, analyse ses démêlés avec la censure romaine et examine son éloge de Julien l’Apostat pour conclure, conformément à une lecture de facture straussienne, au caractère religieusement subversif de sa pensée.

Le défi que se lance Thomas Vinci dans sa contribution (« Reason, imagination and mechanism in Descartes’s theory of perception », p. 35-73, 3.1.149) consiste à apporter une solution au problème pointé par Margaret Wilson chez Descartes : comment la perception humaine et la perception animale peuvent-elles être analogues puisque la première dépend du raisonnement alors que la seconde (qui est mécanique) ne le peut pas ? S’appuyant notamment sur le cas de la perception de la distance en Optique VI, l’A. s’interroge sur le rôle de la glande pinéale et, au terme d’une lecture pointue et variée, montre de quelle manière « the imagination has a decisive role to play for Descartes in producing the phenomenology of primary-quality sense experience » (p. 68).

L’étude d’Antonia Lolordo, dévolue à Gassendi, (« The activity of matter in Gassendi’s physics », p. 75-103, 3.2.81) se concentre surtout sur la Physique des Syntagma Philosophicum. Mettant en évidence le fait que la revendication par Gassendi de l’activité de la matière se justifie par sa volonté de sauver l’idée d’une causalité seconde et, avec elle, la morale et la religion, la richesse de cet article vient en particulier de la reconstitution que l’A. propose du débat entre Gassendi et Patrizi, Telesio, Campanella et bien sûr Descartes. Mettant en évidence tous les enjeux de la question, l’A. détaille également les différents infléchissements que la conception gassendienne de la vis motrix des atomes fait subir à la doctrine épicurienne et explique le rejet de l’âme du monde incorporelle telle qu’elle figure chez Robert Fludd et Marcile Ficin.

John Carriero (« Spinoza on final causality », p. 105-147, 3.2.29) s’appuie sur Thomas d’Aquin comme représentant de la scolastique aristotélicienne pour expliquer de façon très détaillée de quelle manière Spinoza et Descartes s’opposent à une telle tradition en ce qui concerne le rôle dévolu à la causalité finale. Se concentrant sur la position de Spinoza, l’A. établit que la fin n’est plus pour lui que la connaissance imparfaite d’un appétit. Toujours à propos de Spinoza, mais passant de la téléologie à l’axiologie qu’il entend fonder sur sa métaphysique, Jon Miller montre qu’au-delà de tous les biens qui sont relatifs aux circonstances, il existe un bien dont la valeur reste immuable : la connaissance de Dieu. Relativisant le relativisme prétendu de Spinoza, l’A. met en avant les arguments qui lui permettent de considérer qu’il y a donc une objectivité et une nécessité des valeurs.

L’intervention de Jean-Christophe Bardout (« Cause and reason : is there an occasionalist structure to Malebranche’s philosophy ? », p. 173-192, 3.2.16) refuse de considérer la distinction entre cause efficiente et cause occasionnelle (ou raison) comme un simple élément ponctuel de l’occasionalisme de Malebranche, estimant au contraire qu’elle livre la clef de sa bonne compréhension. L’A. pointe successivement les répercussions d’une telle distinction dans la métaphysique, dans la physique et dans l’éthique, à travers une série de dualismes qui structurent ces domaines respectifs : celui de l’essence et de l’existence (avec corrélativement celui de la sagesse et de la toute-puissance divines), celui de la raison et de l’expérience, celui de l’idée du bien et du désir de bonheur enfin.

Quant à l’article d’Emmanuel Faye (« The cartesianism of Desgabets and Arnauld and the problem of eternal truths », p. 193-209, 3.2.43), dont la version française a paru dans le numéro 49 de la revue Corpus (voir dans le présent BC au n° 3.2.5), il interroge le supposé cartésianisme de Desgabets et d’Arnauld à partir de la question de la création des vérités éternelles. L’appropriation ponctuelle de cette thèse cartésienne (en faveur de l’indéfectibilité des créatures) se paie, chez Desgabets, de transformations telles que l’A. conclut au caractère non-cartésien de sa métaphysique dont il estime qu’elle s’enracine davantage dans l’horizon de la scolastique tardive. Inversement, si le cartésianisme d’Arnauld prête moins à discussion d’une manière générale, sa réserve sur cette question précise s’explique davantage par un certain thomisme tel qu’il ressort de la Dissertatio bipartita de 1692.

Frédéric Manzini