Ce volume comprend quatorze études rédigées par de grands spécialistes de la philosophie moderne et recouvre une période s’étendant de Descartes à Kant ; huit d’entre elles intéressent particulièrement le Bulletin cartésien (les citations sont traduites de l’anglais). Les contributions sont précédées par une introduction des éditrices (p. 3-8, 3.2.89) qui insistent sur l’enjeu méthodologique de l’ouvrage, qui prétend illustrer un renouvellement de l’histoire de la philosophie dans le domaine anglo-saxon, initié en grande partie par Margaret Wilson († 1 998), à la mémoire de laquelle il est dédié. Loin de se réduire à une mise en forme d’arguments préliminaires à une discussion sur la validité de telle ou telle thèse, cette nouvelle historiographie s’efforce d’envisager la manière dont les philosophes du passé pouvaient appréhender leur propre projet et de prendre acte de l’écart qui sépare les préoccupations de ces hommes et les nôtres, ainsi que l’explicite Janet Broughton dans son texte (p. 10, cité en introduction, p. 4 et 5). Il s’agit donc normalement d’abord de restituer une pensée dans son contexte, avant d’en dégager les difficultés (que l’on préfèrera développer à partir des critiques du temps) ou de faire saillir son intérêt pour la réflexion contemporaine. Ces objectifs n’étant pas incompatibles, la manière dont les auteurs satisfont aux différents réquisits en insistant sur tel ou tel d’entre eux permet de déployer le spectre des interprétations que M. Wilson aura pu inspirer, et détermine souvent la qualité de la contribution.

Exemplaire, donc, au point de vue méthodologique, l’article de J. Broughton (« Dreamers and madmen », p. 9-23, 3.1.26) développe certaines perspectives dégagées dans son récent Descartes’s Method of Doubt (voir BC XXXIII, 2.1.2) en reprenant une partie du titre de l’étude majeure de H. Frankfurt. Il part d’un débat de commentateurs (la fameuse « querelle de la folie » qui opposa Derrida à Foucault et à laquelle D. Kambouchner a également consacré un appendice dans son ouvrage paru cette année, voir le présent BC, 3.1.50) pour revenir au texte des Méditations métaphysiques et opter en faveur d’un rapprochement des arguments de la folie et du rêve. À la lecture de ce travail remarquable par sa rigueur argumentative, et qui s’avère être l’un des meilleurs de ce volume, on se permettra peut-être deux regrets. Le premier concerne une sorte de manque d’audace qui empêche son auteur de soutenir que l’argument du rêve pourrait, in fine, n’être qu’une manière de faire accepter l’argument de la folie. Le second, puisqu’il s’agissait également de tenir compte des autres interprétations, tient à son ignorance de la contribution de F. Alquié sur le sujet : « Le philosophe et le fou », pourtant éditée depuis 1994 dans Descartes metafisico (dirigé par J.-R. Armogathe et G. Belgioioso : voir BC XXV, 3.1.5 ; voir également 3.1.17 et 3.1.19) et, surtout, de l’article de 1973 de J.-M. Beyssade sur la question, repris dans Descartes au fil de l’ordre (voir BC XXXII, 2.1.3), La philosophie première de Descartes étant citée aux notes 15 et 17.

Cette étude est suivie par un essai intitulé « The second Meditation and objections to cartesian dualism », p. 24-45, 3.1.9, dans lequel Michael Ayers recherche les éventuelles sources de la distinction réelle de l’âme et du corps dans la deuxième Méditation et ne propose pas, comme on aurait pu s’y attendre (non sans une certaine appréhension), un dépassement lockien en forme de solution au Mind-body problem, mais, plus sobrement, une brève exposition des positions de Hobbes, Spinoza, Locke et Kant présentées comme des réactions possibles à la question de savoir ce qu’il faut entendre par ce Je qui se dit dans les Méditations être une chose pensante.

Dans « Back to the ontological argument », p. 46-64, 3.1.36, Edwin Curley, dont le Descartes Against the Skeptics, comme les Descartes de M. Wilson et B. Williams, est paru en 1978, reprend et amende une communication présentée à Rio en 1996 et publiée en portugais dans Descartes : Os Principios da Filosofia Moderna (Analytica, 2, vol. 2, 1 997 ; voir BC XXVIII, 3.1.53). Il s’agit ici de réfuter l’argument dit ontologique, en particulier sous sa forme dite cartésienne, en se demandant si l’existence peut être une perfection, et si toutes les perfections divines envisagées par Descartes sont compossibles.

Vient ensuite « The mind-body union, interaction and subsumption », p. 65-85, 3.1.86, par Louis E. Loeb, où ce dernier s’arrête sur l’impossibilité de classer sous un genre déterminé les « connexions » (p. 66) de l’esprit et du corps auxquelles M. Wilson fait référence dans la théorie de l’institution naturelle développée dans son Descartes. Ceci implique qu’elles n’ont aucun type précis, même si elles mettent en rapport certains « types spécifiques d’états cérébraux et des types spécifiques de pensées » (p. 70). Il conclut que « pour Descartes, l’interaction corps-esprit […] ne requiert pas une systématisation et une explication selon des principes non téléologiques » (p. 80), ce en quoi il suit la piste récemment dégagée par Alison Simmons (citée p. 71, voir BC XXXII, 3.1.215).

Le volume se consacre, à partir du cinquième essai, à la postérité cartésienne, chez Spinoza notamment, avec deux articles. Le premier d’entre eux : « The strange hybridity of Spinoza’s Ethics » p. 86-102, 3.2.122, par Catherine Wilson s’oppose au jugement de Don Garrett selon lequel l’éthique spinozienne tient un rôle de précurseur vis-à-vis des préoccupations éthiques contemporaines (cité p. 88). Au contraire, pour l’auteur de l’étude, si la considération de l’unité de la nature et de la subjectivité des valeurs, identifiables dans l’Éthique, anticipent la pensée contemporaine, la prétention à établir un « programme éthique général » (p. 98) marque la distance irréductible qui sépare le projet spinozien de l’éthique contemporaine.

Tout aussi suggestif que le texte de C. Wilson, le second article sur Spinoza, écrit par Daniel Garber (« “A free man thinks of nothing less than of death’’ : Spinoza on the eternity of the mind » p. 103-126, 3.2.49), expose de manière synthétique la lecture (au demeurant assez partagée) qui tend à considérer que l’éternité s’atteint dans l’idée que Dieu a d’un homme, précisément « du point de vue de l’éternité » (p. 109, où D. Garber corrige la traduction d’E. Curley qui propose pour « sub specie æternitatis » un littéral : « sous l’espèce de l’éternité » dans lequel le sens de l’expression se perd de vue). La pensée de Spinoza ainsi interprétée comme une stratégie visant à « employer nos passions pour nous pousser à éliminer nos passions » (p. 116) est ensuite mise en perspective, notamment avec la pensée pascalienne. A cette occasion, le projet de l’Éthique apparaît comme plus susceptible d’aboutir que la morale chrétienne qui ne nourrit qu’un faux espoir concernant la félicité (p. 113). La vigoureuse construction de cette contribution et les discussions qu’elle pourrait susciter en font le second sommet du recueil.

Après les études sur Spinoza, Robert C. Sleigh, Jr. propose ses « Reflections on the Masham-Leibniz correspondence », p. 119-126, 3.2.108. Une lecture attrayante des échanges entre le philosophe de Hanovre et la fille de Ralph Cudworth (également ennemie de l’occasionalisme, correspondante de Lord Shaftesbury et amie de John Locke) le conduit à penser que l’interruption de ce qu’il présente comme une véritable dispute intellectuelle tient à ce que Lady Masham était mal à l’aise à l’idée de défendre des thèses philosophiques qui lui étaient propres, quand seule une position critique, mais faussement ingénue, lui paraissait convenable.

Enfin, dans « Occasionalism and strict mechanism : Malebranche, Berkeley, Fontenelle » p. 206-230, 3.2.41, Lisa Downing procède à un audacieux exercice de philosophie comparée entre la pensée de Malebranche et celle de Berkeley de manière à faire saillir une ambiguïté interne au cartésianisme – que Malebranche représente ici – entre la considération de Dieu comme seule cause véritable des changements des corps et celle des lois du choc ou de l’action par contact des corps les uns sur les autres. Pour y parvenir, elle rejoue l’opposition Newton-Descartes, qui fit les beaux jours de la littérature scientifique au XVIIIe siècle, des Éléments de la philosophie de Newton mis à la portée de tout le monde, de Voltaire (1738), aux Réflexions sur la physique moderne ou la philosophie de Newton comparée avec celle de Descartes, de l’abbé Dambésieux (1757). Et si Malebranche semble bien mal équipé pour résister aux lois de l’attraction (p. 207), Berkeley, quoique de tendance occasionaliste, estime prudemment que « les théories doivent être jugées d’après leurs résultats » (p. 222) de sorte qu’il est heureusement conduit à embrasser la perspective newtonienne. Reste que l’on n’est peut-être pas tenu d’être occasionaliste quand on est cartésien, comme le prouve Fontenelle, même si cela n’empêche pas ce malheureux (qui, s’il évite le premier défaut, n’échappe pas au second) de rester incapable d’abandonner le mécanisme hérité de Descartes au profit des théories de Newton.

Parmi les autres études comprises dans cet ouvrage, le plus souvent d’assez bonne facture, deux sont consacrées à Locke (resp. par Roger S. Woolhouse et par Jonathan Bennett), une autre, de Vere Chappell, croise les pensées de Locke, Cudworth et Bramhall, une autre de Douglas M. Jesseph concerne Berkeley et deux traitent de Kant (resp. par Béatrice Longuenesse et par Michael Friedman).

Xavier Kieft