Le texte qui érige Descartes en « figure de l’Incertain » s’inscrit entre des propos louangeurs envers le mystérieux auteur. Paradoxal et répétitif, ce travail universitaire (p. 118), n’est pas un commentaire philosophique des moments relatifs au doute dans le Discours et les Méditations. Le début « Qu’est-ce que penser ? » est sans référence au « Ce que c’est que penser » des Principes de la philosophie, I, § 9, ou au Was heisst denken ? de Heidegger. Les extraits du Discours et des Méditations ne sont jamais cités par rapport à leur contexte, ni en respectant le découpage chronologique des textes et le parcours intellectuel dont ils témoignent. Ils servent de prétexte à des rapprochements plus originaux que pertinents avec les films de M. Duras, Les Enfants (p. 27-29, p. 34) et d’A. Desplechin, Esther Kahn (p. 73-74). Qu’apporte à la compréhension du moment de l’incertitude la construction du personnage – « conceptuel » selon Deleuze et Guattari (cités p.109) – de l’Incertain, et sa comparaison avec Ernesto, personnage durassien ? Rien, à part le risque d’un contresens massif sur l’enjeu « métaphysique » de la méditation cartésienne. Quel éclairage le rapprochement entre l’Incertain adoptant la posture du Sauvage et le personnage d’Esther Kahn fournit-il ? Aucun, sinon le risque d’un aveuglement par rapport à la pratique de la méditation comme expérience spirituelle en première personne.

Le style ne cherche pas la rigueur de l’exposition des « gestes que Descartes effectue » et qui définissent « l’acte de penser » (p. 108). Il est contaminé par les répétitions : celle de « dé-liaison » (II, puis p. 73, 77, 84, 90, 96, 97, 98, 100, 110), celles de l’Incertain qui « ne parle pas » (p. 15, p. 18, avec référence à Lacan, p. 21, 22) « qui est traversé par le discours du maître » (p. 18, p. 107). L’insistance sur le corps comme cadavre (p. 20-21, 23, 25, p. 46, p. 55), sur l’Incertain qui « n’a plus aucun visage » (p. 65) ou sur le Sauvage qui est « aveugle » (p. 76), confère à la démarche cartésienne un caractère étrange. Il en va de même pour l’esprit humain « pulsion parlante » (p. 76-77, 80, 81, 82, 90 après référence à Blanchot, p. 65 et 75) et pour la métamorphose de l’Incertain et du Sauvage en Arpenteur (III, « Marcher »). La comparaison évoque Kafka, Das Schloss (Le château) et pas les arpenteurs de la Dioptrique (AT, VI, 138). Les phrases comme : « Tout de l’Incertain tend vers l’incertitude » (p. 49), ou comme « L’Arpenteur est l’Incertain qui recule jusqu’au dehors du Sauvage et qui revient dans son rapport aux coutumes et aux choses, fort de ce recul infini » (p. 96) ne rendent pas compte de la démarche du Discours et des Méditations. De très nombreuses références sont erronées. S’il faut prendre les textes de Descartes comme prétexte à un exercice d’écriture, un roman n’est-il pas préférable ?

Annie Bitbol-Hespériès