Dans cette excellente étude consacrée à Malebranche, M.-F. Pellegrin défend deux thèses principales. Elle cherche, d’une part, à établir ce dont ne peut douter aucun de ceux qui s’intéressent de près aux écrits de Malebranche, à savoir qu’il est, par excellence, un philosophe systématique, un bâtisseur de système au sens le plus fort du terme. Son projet à multiples strates, dans ses dimensions philosophiques et théologiques, témoigne d’une cohésion et d’une cohérence remarquables (parfois même à son désavantage).
Mais la véritable question ici et la visée de la seconde thèse de l’auteur est : qu’est-ce qui constitue à proprement parler le « ciment » qui maintient ce système ? L’A. insiste sur le fait que Malebranche n’était pas à proprement parler un novateur, il cherchait plutôt à éclairer et à démontrer rationnellement les vérités chrétiennes d’une manière nouvelle, et ce faisant, à réunir les vues de ses deux mentors intellectuels : Augustin et Descartes. Mais selon Pellegrin, cet éclectisme n’est pas ce qui donne à la philosophie de Malebranche son caractère le plus remarquable. Elle soutient, se faisant ainsi l’écho de Bayle, que c’est la légalité du système qui assume ce rôle, ce qu’elle appelle le « prisme légal malebranchiste » (p. 33). Malebranche cherche à rationaliser chaque aspect, naturel ou supranaturel, de l’univers, et il le fait par le biais d’un système élaboré de lois qui gouverne tous les évènements des domaines de la nature et de la grâce. « La loi constitue le concept permettant à Malebranche de résoudre toutes les questions qui le préoccupent » (p. 257). La loi opère dans tous les domaines : scientifique, métaphysique et théologique. Qu’il s’agisse de la pluie tombant sur la terre ou de la distribution de la grâce divine, Dieu – la seule cause véritablement efficace- opère seulement par des volitions générales, agissant seulement conformément à des lois générales.
Un tel modus operandi est requis par l’essence même de Dieu. Pellegrin analyse avec attention les relations entre la nature des attributs divins, la simplicité des voies divines, et la généralité qui en suit, laquelle caractérise nécessairement l’activité divine et les lois qui la gouvernent. C’est cette généralité qui explique non seulement le cours ordinaire de la nature, mais aussi l’existence des monstruosités, des souffrances, et des injustices apparentes dans le monde – et tout particulièrement, la manière apparemment imparfaite et inefficace par laquelle la grâce est distribuée parmi les hommes. En bref, la simplicité divine et la généralité nomologique constituent la clef de la théodicée de Malebranche. Mais, étant donné la centralité de la théodicée dans l’ensemble de la philosophie de Malebranche – et Pellegrin insiste (à juste titre à mon avis) sur le fait qu’elle est absolument centrale- elles sont aussi pour cette raison la clef de son système entier.
Pellegrin traite certaines difficultés inhérentes au système de Malebranche avec grand soin. Elle distingue entre les lois qui sont absolument nécessaires (i.e. l’Ordre) et les autres lois qui sont « arbitraires » mais aussi requises par les lois les plus hautes. Ainsi que Malebranche l’écrit « Dieu a deux sortes de lois qui le règlent dans sa conduite. L’une est éternelle et nécessaire et c’est l’ordre : les autres sont arbitraires, et ce sont les lois générales de la Nature et de la Grâce. Mais Dieu n’a établi ces dernières que parce que l’ordre demande qu’il agisse ainsi » (cité p. 55-56). Les lois créées sont ainsi « arbitraires » en deux sens : premièrement, Dieu n’avait pas besoin de les créer en première place ; et deuxièmement, Dieu aurait pu, en principe, créer des lois différentes. « Arbitraire » ne signifie donc pas arbitraire au sens strict -c’est-à-dire le sens auquel Descartes entend que toutes les lois et les vérités sont librement créées par Dieu- mais plutôt « contingent ». Quoi qu’il en soit, est-il vraiment possible que Dieu, étant donné ses attributs essentiels et le rôle déterminant qu’ils jouent dans ses choix, ait pu choisir autrement qu’il l’a fait ? Pellegrin soulève cette question -le point crucial à l’égard du spinozisme, auquel Leibniz aussi fit face- et paraît avoir tranché en faveur d’une réponse négative, mais sans avoir vraiment approfondi ce point. Quoi qu’il en soit, elle propose une analogie politique très intéressante et utile pour comprendre la relation entre les deux premiers niveaux de lois. L’ordre, constitué par les vérités spéculatives éternelles et les principes moraux est une sorte de constitution immuable, qui constitue le cadre du choix et de l’opération de Dieu dans le niveau inférieur de lois. Un cadre trop fort, peut-être, puisque le Dieu de Malebranche semble contraint de sacrifier son pouvoir à sa sagesse, bien que Pellegrin défende bien Malebranche sur ce point.
Pellegrin soutient que, pour Malebranche, le système des lois de la nature sert en quelque manière de paradigme accessible pour l’opération des lois dans les domaines plus inaccessibles de la Grâce et de l’Ordre – non pas en ce qui concerne le contenu de ces lois, ou les causes occasionnelles qui rendent leur opération effective, mais en ce qui concerne leur forme, relativement à la structure légale qu’elles représentent. La Grâce et l’Ordre sont des domaines régis par la loi, tout autant que la nature, où les évènements adviennent seulement parce qu’ils sont déterminés par les opérations conformes à la loi occasionnées par les causes secondes. Dans cette mesure, l’étude de la nature devient, pour Malebranche, pertinente pour comprendre la question plus difficile de la grâce et de sa distribution. Il ne s’agit pas purement et simplement d’un parallélisme des deux domaines, ni d’une réduction du supranaturel au naturel. Les lignes dynamiques du système sont bien plus complexes et Pellegrin, dans ce qui constitue certainement les plus intéressantes sections du livre, considère la manière dont l’Ordre achève ses fins suprêmes propres à travers le niveau inférieur de lois, et la manière dont les lois de la Grâce, elles aussi, font usage des lois de la nature.
L’une des nombreuses qualités de ce livre réside dans la manière dont Pellegrin prend en compte certaines distinctions fines dans le système de Malebranche. Elle ne se contente pas de tenir la généralité des lois pour acquise, comme une simple fonction de leur extension à toutes choses, mais examine leur manque de particularité. En ce point, on pourrait souhaiter un peu plus de clarté dans les analyses proposées par Pellegrin. Le chapitre III est consacré aux « exceptions aux lois », et Pellegrin identifie trois d’entre elles : la création, Adam, et les miracles. Elle prend acte d’une ambiguïté dans la notion d’exception à la loi : cela peut être un évènement qui est une violation à l’égard d’une loi particulière, mais au nom (et ainsi en accord avec elle) d’une loi plus haute ou de l’Ordre ; ou bien cela peut être un évènement qui est totalement en dehors de toutes lois. Malebranche s’exprime parfois comme si les miracles illustraient ce second sens, bien qu’il en arrive finalement à concevoir que cela n’est pas le cas, puisqu’ils doivent encore tomber sous une loi de plus haut niveau et qu’ils demeurent ainsi dans le cadre de la légalité. Mais la discussion de Pellegrin souffre parfois d’un manque de précision. Immédiatement après nous avoir dit que Dieu « ne déroge jamais la loi de l’Ordre » (p. 133), elle écrit que l’acte de création est « en dehors de toute loi » (p. 134). Cela induit en confusion. Il en va de même de son affirmation selon laquelle les miracles sont pour Malebranche de vraies « volitions particulières » (p. 169) ; dans la mesure où les miracles sont motivés par l’ordre, il semble que ce ne soient pas de véritables volitions particulières au sens strict.
En dépit de ces moments de confusion, le lecteur voit bien finalement que Pellegrin opte pour la thèse la plus forte qui soit : même dans le cas d’évènements qui sont supposés être des exceptions à la loi, on retrouve toujours, à l’arrière-plan, l’attachement profond de Malebranche à la légalité. Même la création, un évènement qui doit être en dehors de la loi parce qu’il n’y a pas encore de loi, est téléologiquement orienté vers les lois qui en sont le résultat. « Elles [les lois] doivent, en quelque sorte, donner un habillage légal à des actes hors-la-loi, afin de rendre, après coup, la conduite de Dieu uniforme. La légalité est bien seconde dans la création, mais elle seule confère légitimité à l’acte créateur divin, en le faisant convenir avec ses attributs » (p. 138).
Il s’agit d’un livre riche et intéressant. La matière dont traite Pellegrin est assez familière, et il n’y a rend de neuf en cela, mais elle en réussit une synthèse passionnante, appelant notre attention sur des dimensions jusque là insuffisamment prises en compte de la systématicité de la pensée de Malebranche, et nous demandant de considérer ces éléments familiers – l’occasionalisme, la théodicée et la théologie philosophique – d’une manière neuve et créative. Certains lecteurs pourraient trouver qu’elle surestime l’attachement de Malebranche à la légalité, mais, dans mon esprit, c’est précisément là ce qui fait de ce livre une contribution intéressante et stimulante au débat des chercheurs.
Steven Nadler (traduit par Laurence Renault)