Après quelque délai, voici la parution du « corps principal » de la thèse soutenue par V. Aucante en février 1998. Le titre exprime l’ambition de l’ouvrage qui, après une brève introduction, se divise en deux parties : la première intitulée « De la méthode » (p.11-148), la seconde « La physiologie » (p. 149-416). Ces parties, de longueur inégale, se subdivisent respectivement, pour la première, en trois chapitres : Le sujet et le champ de la médecine cartésienne, les sources de la connaissance médicale de Descartes, la médecine scientifique de Descartes, et pour la seconde, en 6 chapitres, successivement consacrés aux fermentations, à la controverse entre Descartes et Harvey, à la « fabrique » des nerfs et des muscles, à la formation du fœtus, aux maladies et à leurs causes, à la thérapeutique.
Le contenu de plusieurs chapitres est étroitement lié à sept des neuf appendices publiés à la fin de l’édition des Ecrits physiologiques et médicaux (2000, voir la recension dans le BC XXXI, 1.1.1.), puisqu’on retrouve, mais dans un ordre différent, plus ou moins développés et présentés de façon très aérée, les textes sur « le commencement de l’âme et du corps » (appendice 2, ici p. 355-360), « l’impetus » (app. 3, ici p. 133-137), la sympathie (app. 4, ici p. 122-128), l’explication cartésienne du mouvement du cœur (app. 6, plus développé, ici p.163-185), les mouvements (des animaux), (app. 7, ici p. 287-294), la mémoire (app. 8, ici p. 247-256), la glande pinéale (app. 9, plus développé ici p. 239-247). Ne figurent pas les appendices 1 sur la génération spontanée et 5 sur l’âme des bêtes. Des notes de l’édition des Ecrits sont intégralement reprises et légèrement complétées (par ex. les notes 4 et 156 sur la semence, ici p. 306-307 et 310-311), ou servent de point de départ à des développements plus substantiels (par ex. les notes 7 et 173 sur les veines lactées, ici p. 158-161, et 184 sur la circulation du sang, ici p. 200-207). Des thèmes déjà abordés sont ici plus longuement traités, montrant une évolution implicite de l’A., en particulier sur l’influence de Realdo Colombo et sur l’union âme/corps. Ce dernier point entraîne une insistance moindre sur la portée des indications thérapeutiques fournies par Descartes et en particulier sur les remèdes.
De façon surprenante, le livre s’ouvre sur l’affirmation du « statut particulièrement problématique » qu’a le corps « dans la pensée de Descartes » (p. 6), malgré l’« intérêt indéniable » que Descartes lui a manifesté pour « construire une médecine propre à assurer le bien-être de l’homme » (p. 13). La question de « la distinction du corps humain » est posée sans souci du développement chronologique de l’œuvre, puisque la distinction entre « les corps animés, ceux des animaux et celui de l’homme, et les corps inanimés, étendus aux plantes » exposée dans le Discours est rapprochée de la question de l’identité numérique du corps humain évoquée dans la fameuse lettre à Mesland de 1645. Interviennent ensuite la « distinction proprement métaphysique » de la Méditation I, puis la discussion sur la « substantialité propre du corps humain » (p. 13-15). A partir de ces pages, l’intérêt du traité de L’Homme est curieusement minoré, le corps y étant une « abstraction » et le texte souffrant d’un « inachèvement constitutif qui va jusqu’à jeter quelque doute sur le titre qui lui fut octroyé par Clerselier » (p. 16, 31, 246). Notons pourtant d’une part, l’importance des considérations anatomiques dans ce traité, esquivée par l’A. et, d’autre part, le fait que l’union du corps à l’âme est plusieurs fois supposée, en particulier pour l’explication des sens et sensations, y compris la douleur. Le « vrai homme », expression qui apparaît à la fin du texte avant d’être reprise dans le Discours, puis dans la Méditation VI, est doté d’une âme « jointe et unie (…) étroitement » avec le corps (AT XI, 202, VI, 59, VII, 90, IX, 71).
Mais il existe « une indépendance des opérations du corps à l’égard de l’âme », pour laquelle Descartes utilise des « images » : celles de l’automate, de la machine, de l’horloge, qui « peuvent être considérées comme des ‘modelles’ », comme « une ébauche de la réalité », et la machine en tant que « modelle » devient « un intermédiaire épistémologique » (p. 39-40). La notion de « modelle », fréquente dans le livre (p. 88, 121, 163, 166, 185, 230, 371, 423, 424, 427, 429, 432, 433, 435) est empruntée au traité De la connaissance des animaux de Cureau de la Chambre, publié en 1645. Observons qu’avant cette date, avant la rédaction de L’Homme, dans le premier tiers du XVIIe siècle donc, la notion de « modèle » est présente aussi bien dans L’Histoire anatomique d’André Du Laurens que dans l’Anthropographie de Jean Riolan (fils). L’emploi du mot « modèle » en français, appliqué au corps humain, traduit le latin ad exemplar et vise les admirables proportions du corps humain, « modèle » pour l’architecture. La notion s’accorde aux louanges envers le corps humain dans les traités d’anatomie. Pour étudier le fonctionnement du corps, ces traités utilisent des comparaisons mécaniques. Cette « anatomia animata », qui est aussi interrogation sur l’« usage » des parties du corps, présuppose une analogie de fonction conforme aux desseins de Dieu ou de la Nature. Les médecins disent leur admiration pour Dieu ou la Nature qui a créé le corps humain, modèle le plus remarquable, exemple le plus parfait – et donc le plus admirable – au sein du monde créé. L’iconographie anatomique s’accorde avec ces thèses. Dans ses textes médicaux, Descartes n’emploie pas le terme « modèle » et il dissocie celui de « fabrique » du contexte téléologique où Vésale utilisait le mot « fabrica ». Cet aspect n’est pas vu dans l’ouvrage, qui fait grand cas des termes « fabrica » et « fabrique », pas même au chap. VI sur la « fabrique » des nerfs et des muscles. L’écorché de Vésale, sur la couverture du livre, met en scène le chef-d’œuvre qu’est le corps humain. Descartes met à mal ce contexte médical dès la rédaction de L’Homme, puisque son utilisation des modèles mécaniques s’inscrit d’une part, dans un objectif scientifique qui bannit l’admiration et d’autre part, dans un projet philosophique qui rejette les considérations téléologiques et théologiques sur le corps aussi bien que l’âme « principe de vie ».
Ce contexte médical direct est plus important pour comprendre la philosophie médicale de Descartes que le rappel, notamment tiré de P. Delaunay et de J. Roger, des caractéristiques de la médecine du XVIIe siècle (p. 51-62). De plus, Descartes s’intéresse à la médecine dans une perspective originale liée à la rédaction du Monde, ce qui entraîne trois conséquences. D’abord, la difficulté de croire que Descartes « a reçu une formation médicale typique du XVIIe siècle » (p. 67), puisqu’il inscrit d’emblée son acquisition de connaissances médicales dans un projet personnel plus vaste (AT, I, 70), quand il commence en décembre 1629, à « étudier l’anatomie » (AT, I, 102). Ensuite, la distance que prend Descartes, en rédigeant Le Monde et L’Homme, par rapport aux Regulae, auxquelles l’A. consacre les pages 79 à 110. La médecine de Descartes n’est tributaire ni de la réflexion sur le rapport des mathématiques et de la méthode, ni du privilège accordé à la mathématique et à la géométrie, ni de la conception aristotélicienne des rapports de l’âme et du corps exposés dans les Regulae. Elle repose sur la lecture de textes médicaux issus de la renaissance vésalienne, puis sur la lecture de Harvey, dont Descartes connaît uniquement le traité De motu cordis et sanguinis de 1628, et pas les lettres à Riolan de 1649, problème chronologique issu de l’article plus précis et complet de Gilson, « Descartes, Harvey et la scolastique » (p. 190-202). Enfin, l’insertion de l’exposé médical de Descartes dans la « fable du monde ». Les sources renaissantes y sont cohérentes, comme le rejet de l’aristotélisme. S’il est légitime de lier physique et physiologie, faut-il faire dépendre la physiologie de L’Homme de la physique des Principia, alors que, sur les lois physiques « les exposés du Monde et des Principia divergent ici quelque peu » (p. 119) ? Outre la chronologie des écrits cartésiens, à nouveau malmenée, des thèmes importants font problème : l’affirmation du lien entre l’inexistence du vide et le mouvement circulaire du sang (p. 121, 150, 227), le fait d’ériger en « lois » les notions de « sympathie », d’« impetus », de « lutte et de hasard » (p. 122-140, p. 302), et l’assertion que « Descartes n’avait donc pas besoin des expériences minutieuses d’Harvey pour établir la circulation du sang, qui s’inscrit dans le développement des thèses physiques du Monde au même titre que l’héliocentrisme, ce qui laisse supposer qu’il ne connaissait sans doute pas la découverte géniale du médecin anglais lorsqu’il écrivit L’Homme » (p.121).
Ce dernier thème est central : répété p. 150, amplifié aux p. 189-190, repris aux p. 207, 213 (« la découverte de Descartes-Harvey »), 215, 226-228. Il est toutefois inexact pour deux raisons : l’une interne au corpus cartésien, l’autre liée à l’épistémologie et à l’histoire de la médecine. Descartes ne connaissait pas la circulation du sang quand il a entrepris de pratiquer des dissections au moment de la rédaction de L’Homme, comme le montrent des fragments des Excerpta anatomica (cf. AT XI, 511, 525, 532, 550), mais rien ne permet d’affirmer qu’il ne doit pas l’idée de la circulation du sang à W. Harvey. C’est fin 1632, alors qu’il rédigeait L’Homme, que Descartes a « vu » le traité de Harvey, dont Mersenne lui avait « autrefois » parlé (AT I, 263). Or l’expression « circulation perpétuelle » qui figure dans L’Homme, (AT XI, 127), avant d’être reprise dans le Discours (AT, VI, 50-51) provient directement du traité de Harvey, qui affirme que la circulation du sang est un mouvement « perpétuel » (chap. XIV). Et à partir du Discours, Descartes rend un hommage constant à Harvey pour sa découverte. Alors qu’il répugne à citer ses sources, Descartes écrit en marge du Discours, « Hervaeus, De motu cordis » (AT VI, 50) et cite à nouveau Harvey dans les Passions de l’âme (art. 7). Descartes a reconnu la nouveauté de la démonstration de Harvey, et n’a jamais varié sur ce point (Cf. à Newcastle, avril 1645 (?), AT IV, 189 et La Description du corps humain, AT XI, 239-240). L’adhésion à la circulation n’empêche pas Descartes de « réécrire » cette découverte, notamment en modifiant l’ordre des preuves fournies par le médecin anglais. De plus, il y a loin entre l’adhésion aux « philosophies du cercle » – le nom de W. Pagel est cité avec raison (p. 212, 215) – et la découverte de la circulation du sang par Harvey. Du point de vue épistémologique, en histoire des sciences et de la médecine, il est très différent, d’une part, d’adhérer à de grands archétypes comme les « themata » de Gerald Holton, ou d’avoir un esprit réceptif à une découverte et, d’autre part, d’effectuer une véritable découverte, comme celle de la circulation du sang, due à Harvey seul. Pourquoi minorer le mérite de Harvey en affirmant que « l’idée de la circulation du sang était manifestement dans l’air » (p. 213) ? Il est regrettable aussi que les allusions de Harvey à Asellius (Aselli) ne soient pas prises en compte, cf. les lettres aux médecins C. Hofmann de mai 1636 et Morison d’avril 1652. L’histoire de la médecine est plus complexe que les fiches récapitulant les progrès anatomiques qui ont joué un rôle dans la découverte de Harvey et résumant les rapports avec l’alchimie (p. 207-228). D’où aussi notre désaccord avec la mise en avant de l’influence de Realdo Colombo sur Descartes (p. 209-211). Il faut citer C. Bauhin dont le Theatrum anatomicum de 1605 divulgue non seulement les planches anatomiques de Fabrice d’Acquapendente sur la découverte des valves veineuses, mais aussi la dénomination de « valvules », que reprend Descartes. Plus que de Vésale, Descartes est « un lecteur assidu » (p. 212) de C. Bauhin (à la chronologie malmenée p. 134 et 180), qui actualise les planches anatomiques de Vésale et insiste sur les expériences.
L’essor de la pratique des dissections et la publication du traité de Harvey rendent nécessaire une nouvelle approche du lien traditionnel entre médecine et méthode. Selon Descartes, la méthode « consiste plus en pratique qu’en théorie » (AT I, 349). Cette observation de mars 1637, qui précède de peu la publication du Discours de la méthode et des Essais, éloigne encore davantage la médecine de la méthode des Regulae, pourtant valorisée par l’A. La pratique de la méthode est illustrée dans la Ve partie du Discours, aussi bien par les modalités de divulgation de la découverte de la circulation du sang que par la controverse avec Harvey sur la cause du mouvement du cœur. Il aurait fallu que ces points soient étudiés avec rigueur et que les indications anatomiques soient moins allusives. La méthode met aussi en avant les dissections (AT VI, 47), alors que l’A. revendique d’emblée l’absence de traitement spécifique des questions anatomiques (p. 7). Descartes lui-même a pratiqué des dissections sur des cœurs et cerveaux ainsi que sur des fœtus d’animaux. Le chapitre sur la formation du fœtus reprend l’essentiel des notes sur la génération dans les Ecrits physiologiques. Mais il est regrettable que plus d’extraits des Excerpta anatomica n’aient pas été pris en compte que ceux, très partiels, retenus dans les Ecrits. En effet, contrairement à ce que l’A. affirme (p. 316 et 317), Descartes a mentionné le chorion (AT XI, 574), et a examiné les tuniques ou membranes enveloppant le fœtus (AT XI, 575).
Les chapitres consacrés aux maladies et à la thérapeutique témoignent de l’évolution implicite de l’A., qui se montre plus soucieux de l’union de l’âme au corps et des pathologies qu’elle peut entraîner, que du corps seulement comme machine. Mais pourquoi affirmer que la douleur est « implicite dans le Traité de L’Homme » (p. 366) alors qu’elle est explicitement citée en AT XI, 144, 176, 193, 195, 199, après avoir été évoquée au début du Monde (AT XI, 9-10) ? Pourquoi ignorer le contexte chirurgical de l’illusion des amputés et citer la distinction galénique des douleurs alors que Descartes n’en fait aucun cas (p. 370) ? Pourquoi passer sous silence la mélancolie dont souffre la princesse Elisabeth ? Il nous semble, en outre, que la section sur « la réinterprétation cartésienne de l’instinct » aurait dû conduire à remanier les considérations sur « l’impetus » (p. 378-380). Nous voyons mal pourquoi la conclusion reprend le thème du commencement de l’union de l’âme et du corps, déjà abordé p. 355-360 d’après l’appendice 2 des Ecrits, alors que Descartes ne le traite pas. La « question de fait, qui ne peut être éclaircie par la raison » (AT XI, 510) n’est pas celle du moment où l’âme est infuse dans le corps, comme le voudrait l’A. (p. 435), mais celle du début de l’existence d’un animal, lié au « feu de la vie (qui) s’allume dans le cœur », grâce au gonflement de la semence par l’action de la chaleur.
Dans la plupart des notes, l’A. juge superflu de citer les sources secondaires, autrement dit les travaux sur lesquels il s’appuie. Il résume par exemple GILSON, Descartes, Harvey et la scolastique, mais utilise des travaux plus récents citant les sources renaissantes de Descartes en médecine, « Vésale et les autres » (AT II, 525). Ces dettes culturelles, quand elles ne sont pas masquées, s’accompagnent d’une absence de lecture charitable. La bibliographie contient de très nombreux ouvrages non utilisés.
Ce livre ambitieux n’est ni assez précis sur la médecine, ni assez complet sur les textes cartésiens cités et sur les controverses anatomiques. Il méritait une analyse plus rigoureuse des écrits de Descartes, sans malmener le contexte médical, et une confrontation plus directe avec ce contexte, comme Descartes le souhaitait dans sa lettre à Morin du13 juillet 1638 (AT II, 200).
Annie Bitbol-Hespériès