Le volume réunit le texte de séminaires organisés entre 2002 et 2004 à l’université de Calabre et coordonnés par F. Bonicalzi. Il s’ouvre sur la « Semantica di machine/machina nel corpus cartesiano » (3.1.26.) par J. R. Armogathe (p. 1-12). L’étude lexicologique du terme « machine » commence sans surprise par l’approche métaphorique qui sert de modèle d’explication aux diverses fonctions du corps humain dans le traité de L’Homme, grâce aux fameuses comparaisons avec « les horloges, fontaines artificielles, moulins et autres semblables machines » (AT XI, 120). Le Discours de la méthode fait écho à ces comparaisons entre le corps humain et une machine, tout en insistant sur la différence entre les hommes – qui « ne sont pas des machines » – et les animaux (p. 6). Deux critères sont constitutifs de l’humanité : le langage et l’usage universel de la raison, le second critère pouvant être menacé par la folie (p. 10). Selon l’A., après la publication du Discours, Descartes abandonne la notion de « machine » au profit de celle d’automate, les animaux étant des « automates imparfaits qui permettent de penser à un automate parfait, l’homme » (p. 8-9). Et, dans les Passions de l’âme « toutes les occurrences » du terme « machine » appartiennent à l’expression « la machine de notre corps », « fréquente » dans La Description du corps humain (p. 9).
L’article a été rédigé à la hâte, car il omet bien des occurrences et ne tient pas compte du contexte dans lequel s’insèrent l’utilisation du terme « machine » et les références aux automates ou autres machines. La recension du terme « machine », qui scande véritablement tout le texte de L’Homme, omet par exemple, pour l’expression fréquente « cette machine » (p. 3 et note 9), les références suivantes : AT XI, 131, 132, 151, 163, 166, 173, 181, 182, 183, 184, 185, 192, 195, 197, 199, 200. L’article insiste sur l’adjectif démonstratif précédant le terme « machine », ainsi que sur les propositions relatives l’accompagnant : « la machine que je vous décris » (p. 3, avec réf. à AT XI, 132 et 163, mais sans AT XI, 131, 137, 151). Il passe sous silence l’expression « notre machine », qui figure à deux reprises dans L’Homme (AT XI, 126, 165). Ces omissions, tout comme l’unique référence à La description du corps humain (p. 9), pourtant version actualisée de L’Homme, ne sont pas sans conséquences sur l’enjeu de l’article et sa conclusion.
Il ne nous semble pas que, chez Descartes, le terme de « machine » soit abandonné au profit d’automate. Ce terme est présent au début de La Description du corps humain, en AT, XI, 226 (« toute la machine que j’ai à décrire ») et 228 (« toute notre machine »), juste après la seule occurrence dans ce texte de l’expression « la machine de notre corps », alors que le terme d’automate est absent et celui d’animal très présent. Le terme « machine » se trouve également au début des Passions de l’âme. L’article 6 fait référence à « une montre ou autre automate » et ajoute, entre parenthèses : « c’est-à-dire autre machine qui se meut de soi-même ». La fin de l’article mentionne à nouveau la montre « ou autre machine », et l’article suivant introduit le syntagme « la machine de notre corps ». Notons aussi que le vocable « automate » figure à la fin de L’Homme (AT, XI, 202), après la mention d’une horloge, et qu’il est présent dans le Discours (AT, VI, 55). Les termes « automate » et « machine » se retrouvent dans la lettre à Regius de juin 1642 (AT III, 566). L’horloge est une référence constante pour l’exposé cartésien du mécanisme corporel depuis L’Homme (AT XI, 131, 202) jusqu’aux Passions de l’âme, en passant par le Discours, (AT VI, 59), la Méditation VI (AT VI, 84, IX, 67) et La Description du corps humain (AT XI, 226). Mais surtout, « machine » et « vie » sont des notions liées dans le corpus cartésien. Les références à la machine permettent d’expliquer les « fonctions qui appartiennent à la vie » (AT I, 263) et qui se caractérisent par différents mouvements dans le corps, mouvements qui relèvent des « règles des mécaniques, qui sont celles de la nature » (AT VI, 54). Ces références sont utilisées dans un contexte médical explicite, Descartes renvoyant aussi aux « anatomistes » ou à l’anatomie (L’Homme, le Discours, La Description du corps humain), se référant aux malades (Méd. VI) ou à la « médecine » (Passions, art. 7), ou précisant la rédaction du médecin Regius (AT III, 566). Mais la notion de machine, comme celle d’automate, est liée chez Descartes, depuis L’Homme jusqu’aux Passions, à l’affirmation d’un « principe de vie » ou « principe de mouvement » original car purement mécanique, la chaleur cardiaque. L’innovation cartésienne vient de cette systématisation du mécanisme, puisque les modèles analogiques mécaniques étaient fréquents dans les traités de médecine et de chirurgie de la Renaissance. Ce contexte médico-philosophique s’impose dans tout le corpus cartésien, chronologiquement et logiquement, avant la réflexion sur la différence entre les hommes et les animaux.
Le deuxième article, « Meccanismo e concatenazione. Sull’uso di « meccanico » e « geometrico » nel pensiero settecentesco » (3.2.16.), par Paola Basso, a certes pour point de départ la Géométrie de Descartes (AT VI, 389-390) mais, comme le titre l’indique, il est surtout consacré à des auteurs du xviiie siècle. Signalons l’intérêt des pages consacrées au thème du géomètre et de l’horloger (p. 21-25), où Johann Heinrich Lambert est cité, avant que son texte inédit de 1754, Analysis Machinarum Characteristica, visant la réduction du mécanisme à la géométrie, ne figure en appendice (en allemand, p. 33-35).
Dans le troisième article « Macchine e vita nella Risposta… del medico Gaultier de Niort » (3.2.25.), (p. 36-42), Olivier Bloch présente le médecin niortais Gaultier (1650-1720) auteur du texte publié à Niort en 1714, « Parité de la vie et de la mort », donné en traduction italienne en appendice (p.143-202), d’après l’édition critique publiée en 1993 (Universitas, Paris et Voltaire Foundation, Oxford). L’article montre que Gaultier cite Descartes et utilise, par exemple, les images mécanistes de l’horloge et du moulin (p. 38), tout en faisant appel à des notions ou à des connotations « de type chimique et vitaliste », et en développant une embryologie inspirée de Harvey et augmentée de ses propres observations. Gaultier s’oppose à Descartes (et à Malebranche, dont il réfute le système), en conférant aux vivants la propriété de penser aussi bien que de sentir (p. 37 et 39) et en utilisant le vocabulaire du merveilleux dans sa description de la nature et de l’organisation des corps (p. 40-41).
Dans le quatrième article (3.1.42), F. Bonicalzi, aborde « Il movimento della vita tra Galileo e Descartes », (p. 43-58). Comme dans le texte précédent, les notions de matière, de sentiment, de vie et de mort, sont clairement questionnées et l’article prolonge les travaux de l’A. (Il costruttore di automi. Descartes e le ragioni dell’anima, Milan, 1987, et A tempo e luogo. L’infanzia e l’inconscio in Descartes, Milan, 1998, voir la recension dans le BC XXIX, 3.1.29). L’A. expose la nouvelle définition de la vie issue du savoir scientifique sur la nature construit par Galilée, qui rejette la tradition platonicienne de l’univers comme « corps animé » et le primat de l’âme aristotélicienne (p. 44). Ainsi, Galilée ôte à la matière « toutes les propriétés non mathématiques ou géométriques » et exclut le sujet sentant, « artifice de sensations reconnues par erreur comme qualités des corps, inexistantes en dehors du corps sentant ». Les qualités sensibles, « soustraites des corps physiques sont attribuées à l’intériorité d’une subjectivité gnoséologique » (p. 45). Mais, contrairement à Descartes, Galilée ne fournit aucune explication anatomo-physiologique du corps sentant et n’élabore aucune théorie du vivant. Il affirme simplement que la caractéristique de la vie est le mouvement, critère de séparation entre ce qui vit et ce qui est mort. Le mouvement galiléen caractérisant la vie, s’il n’est pas l’objet d’une recherche spécifique, exclut toutefois l’âme aristotélicienne. Galilée reconnaît la spécificité du vivant et le caractère surprenant du mécanisme biologique, mais il reste ému par la « merveille » du corps vivant (p. 47-50). La distance entre Galilée et Descartes vient aussi du fait que, chez ce dernier, il n’y a pas de « différence de nature ou d’essence » entre vivants et non-vivants. La vie, comme l’horloge ou l’automate, a un mouvement spontané, et ce « sponte moveri » (à Regius, juin 1642, AT III, 566) permet de lier vie et mouvement (p. 51). Descartes insiste sur la chaleur et les mouvements des corps vivants et pense la vie et la mort en termes de « fonctionnement ou de non-fonctionnement du corps » (p. 52, avec réf. au début des Passions). L’âme n’est plus principe de mouvement du cœur ou du corps (p. 54), la « machine » du corps de l’homme n’ayant aucun autre « principe de mouvement et de vie que son sang et ses esprits, agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui n’est point d’autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés » (Cf. L’Homme AT XI, 202, cf. p. 55). La nouveauté de Descartes vient aussi de la « torsion théorique » qu’il fait subir à la question du sens (des sensations), « d’un côté reconduit vers le mouvement seul et de l’autre restitué à l’âme » (p. 57).
Le cinquième texte « Leibniz e le macchine della natura » (3.2.73.) par Michel Fichant (p. 59-90) est la traduction italienne de l’important article publié en français en 2005 dans les Studia Leibnitiana, vol. 34, cahier 2. Il a pour point de départ l’introduction du concept de machine de la nature par Leibniz en 1695 dans le Système Nouveau de la nature et de la communication des substances, qui fournit la définition réelle du corps organique, puis en suit avec rigueur la reformulation dans la Monadologie, § 64. Il examine avec clarté l’évolution de l’emploi du terme de « machina » dans les textes antérieurs : le De corporum concursu (1678), le Principium mechanicae universale novum (1680-1686), avant de s’attacher aux caractéristiques de la « machine humaine », en particulier à partir des textes publiés en 1996 par Enrico Pasini dans Corpo e funzioni cognitive in Leibniz : De Machina animalis, De scribendis novis medicinae elementis, et « Corpus hominis et animalis machina est quaedam ». Puis l’A. s’attache au contexte doctrinal du Système nouveau, aux caractéristiques des machines de la nature et examine les enjeux de l’ontologie monadologique irréductible « à une thèse idéaliste ».
Le sixième texte, d’Emilio Sergio, aborde « La discussione della fisica cartesiana dei vortici nelle Recherches curieuses de philosophie (1714) » (3.2.173), p. 91-112. Ce manuscrit, cité dans la littérature clandestine des libertins, (comme La parité de la vie et de la mort édité par O. Bloch), est dû à Dirk Jacobsz Santvoort (1653-1715), dont la biographie est présentée. Le texte intéresse la diffusion de la physique cartésienne en Hollande au XVIIIe siècle, puisqu’il inclut « una rivisitazione dei Principia », et notamment une discussion des tourbillons. On voit qu’en cosmologie (comme en médecine avec le texte de Gaultier), les principes mécanistes cartésiens voisinent avec des idées d’inspiration chimico-vitaliste.
La dernière contribution (3.2.179.), par Claudia Stancati, s’intitule « Oltre Descartes : linguaggio e pensiero degli animali tra XVII e XVII secolo » (p. 113-140). Elle présente les objections de Gassendi et d’Arnauld aux thèses cartésiennes relatives à la différence entre les hommes et les animaux, avant d’aborder le débat sur l’âme des bêtes à partir du célèbre article « Rorarius » du Dictionnaire de Bayle, puis d’étudier les machines humaines et les machines animales au XVIIIe siècle, ainsi que les articles de l’Encyclopédie abordant la question de l’âme de bêtes et de l’instinct.
Un volume intéressant et stimulant, qui comporte toutefois des coquilles, y compris aux noms propres (ex. Théophile Bordeu et pas Bordeau, David-Renaud Boullier et pas Bouillier) et qui aurait pu être enrichi par les livres de H. GOUHIER, Cartésianisme et augustinisme au XVIIe siècle, et Jean-Pierre SÉRIS, Langages et machines à l’âge classique.
Annie Bitbol-Hespériès