Vittorio Dini a réuni dans son dernier ouvrage des essais, tous consacrés à la philosophie politique moderne, qui s'étalent sur une dizaine d'années : toutefois, tant par les concepts analysés et la période considérée que par la méthode utilisée, ce recueil démontre une grande unité.
L'auteur place son effort méthodologique sous le signe de la Begriffgeschichte allemande, suivant en cela une tendance de la philosophie italienne des dernières années qui, notamment grâce aux travaux de Giuseppe Duso, s'efforce d'appliquer les méthodes de Koselleck, Brunner et Conze à la philosophie politique. Il échappe ainsi au danger de faire une simple histoire du lexique de la politique, pour s'engager dans une voie qui, tenant ensemble l'histoire, le lexique de la politique et la dimension théorique des problèmes permet de gagner une compréhension globale des problèmes. Le but déclaré est de montrer, d'une part, que la contextualisation de la philosophie politique moderne est nécessaire mais non suffisante, et, d'autre part, que les concepts politiques contemporains sont profondément enracinés dans l'âge classique. Trois sont les champs sémantiques analysés suivant ces lignes méthodologiques : la prudence (phronesis), le secret, l'anthropologie appliquée. Dans leur application à la politique ces trois concepts atteignent une définition spécifique que l'auteur s'efforce de mettre en lumière : l'analyse de la prudence devient l'étude de la forme spécifique de rationalité qui représente la qualité spécifique de l'homme politique ; le secret est envisagé en tant que pratique d'une parole qui cache et qui montre selon les coordonnées de la dissimulation et de la simulation ; l'anthropologie se propose de définir les différentes figures que peut prendre l'homme politique, à savoir, secrétaire, ministre, gardien.
Particulièrement intéressante est la reconstruction de la notion de prudence. Dini ne se limite pas à analyser cette notion chez des auteurs classiques comme Gracian, De la Houssaye, Machiavel ou Charron, mais il prolonge son effort jusqu'à des auteurs contemporains comme Voegelin ou Gadamer. De cette confrontation serrée, il ressort que si la phronesis est une vertu fondamentale et positive pour l'homme politique de l'âge classique dans la mesure où elle définit les bons et les mauvais moments pour l'action politique, quand elle est utilisée par les philosophies néo-aristoteliciennes contemporaines comme, par exemple, l'herméneutique gadamérienne, elle renferme une opération théorique implicite politiquement significative. Comme l'écrit Habermas que cite Dini, l'herméneutique fait régresser la philosophie pratique à une sorte d’herméneutique des idées quotidiennes du bon et du juste, en garantissant ensuite que dans l'application de ce savoir il reste un noyau immuable d'éthicité substantielle. De cette façon, toutefois, ces philosophies ne se dotent pas d'un critère qui leur permettrait de fonder la distinction entre un pouvoir légitime et un pouvoir illégitime.
On voit bien quels sont les avantages de l'histoire conceptuelle, le plus important desquels est la conciliation de la continuité et de la discontinuité. Cette méthode permet en effet de montrer non seulement que le rapport de filiation théorique entre philosophes de l'âge classique et philosophes contemporains est très net, mais aussi de déjouer tous les pièges d'une simple histoire lexicale qui consisterait pour l'essentiel à opérer une lecture continuiste du contenu conceptuel sous couvert d'identité du terme.
Francesco Paolo Adorno