"Si l'on voulait utiliser une métaphore adéquate, on devrait comparer les rapports entre Hobbes et la philosophie de la Renaissance à un continent immergé" (p. 515). Cette contribution savante et érudite de Gianni Paganini entend précisément renouer certains des fils souterrains qui relient la philosophie hobbesienne à la pensée humaniste de la Renaissance, en choisissant toutefois un point de référence spécifique et restreint, pour l'instant presque ignoré de la littérature spécialisée : l'œuvre de l'humaniste italien Lorenzo Valla. Bien que ce dernier soit cité une seule fois par le philosophe anglais (comme traducteur de Thucydide), Paganini juge "plus que probable" qu'il ait joué un rôle qui ne fut ni secondaire ni superficiel dans la formation et l'articulation des idées hobbesiennes, et il estime possible de percevoir des échos particulièrement pertinents de cette présence de Valla jusque dans la composante éthique, historico-politique et historico-religieuse de la pensée de Hobbes.
Le premier de ces aspects sur lesquels notre attention est appelée concerne l'âpre critique antipapale développée par l'auteur du Léviathan à l'encontre des thèses bellarminiennes. Cette polémique relative à un pouvoir pontifical qui tendait à usurper les prérogatives de l'autorité civile reprend, selon l'A., diverses suggestions du célèbre écrit dirigé par Valla contre la prétendue donation de Constantin (le De falso credita et emendita Constantini donatione), de sorte que, à son avis, on constate "une singulière convergence d'accents" (p. 523) dans l'orientation générale du discours aussi bien que dans certains détails de l'argumentation. Cela n'enlève rien au fait – et Paganini le souligne assurément – que les deux auteurs restent très éloignés au point de vue de l'orientation politique (la position républicaine et anti-tyrannique de Valla aurait suscité l'hostilité maximale de Hobbes), comme sur le thème des rapports entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel (Valla souhaite leur indépendance réciproque, Hobbes théorise leur unification en la personne du souverain civil).
L'A. voit un des motifs d'affinité les plus significatifs entre Hobbes et Valla dans la méthode humaniste, historico-philologique (la vérification de l'authenticité et de l'originalité des textes et de leurs significations, la critique et la démystification du témoignage historique) : une méthode qui, selon Paganini, s'exprime surtout dans une œuvre comme Historia ecclesiastica, laquelle est imprégnée d'une religiosité antidogmatique et anticonfessionnelle qui porte une claire empreinte humaniste, et s'inscrit dans une perspective de tolérance religieuse "peut-être même en rupture vis-à-vis de l'érastianisme plus rigide soutenu dans le Léviathan" (p. 539). Si l'ample reconstruction historique hobbesienne des vicissitudes du christianisme n'est pas réductible au point de vue plus circonscrit évoqué par Valla dans son texte, l'A. retrouve néanmoins en son fond la présence de motifs qui rappellent un contexte typiquement vallien.
Une autre occasion de comparaison concerne le terrain anthropologico-moral. La critique que fait Hobbes de la conception aristotélicienne de la vertu comme mediocritas, tout en ayant certains traits que l'on rencontre également chez Grotius et Gassendi (chez lesquels ils se conjuguent avec un topos de l'anti-aristotélisme de la Renaissance, qui opposait à l'autorité du Stagyrite un appel à la libertas philosophandi), a un précédent philosophique précis, selon Paganini, dans le De voluptate de Valla. Cette œuvre, souligne-t-il, ne comporte pas seulement une critique circonstanciée de la théorie de la mediocritas, mais aussi d'autres éléments qui caractérisent l'orientation réaliste et égalitaire de Hobbes (une connexion étroite entre voluptas et auto-conservation, une polémique contre l'éthique de l'honneur et de la gloire "selon des lignes argumentatives qui trouveront leur pendant exact dans la critique hobbesienne de la vaine gloire" – p. 559 – et dans la description de celle-ci comme cause de discorde et de querelle).
Selon toute probabilité – du moins si l'on suit l'A. –, Valla doit encore être compté parmi les sources de la célèbre hendiadis homo homini lupus/homo homini deus. Paganini "découvre", en effet, divers lieux où l'humaniste romain introduit "le thème de l'homme oscillant entre animalité et divinité" (p. 562), tantôt en opposant directement un comportement humain sauvage à un comportement quasi religieux, tantôt en assimilant une communauté divine à la communauté politique : "en dépit de toutes les différences (...), la politique hobbesienne en venait ainsi à rencontrer l'une des expressions les plus hautes de la culture humaniste du 'citoyen'" (p. 566).
A dire vrai, il nous semble que, compte tenu de la diversité des contextes et de la relative généralité de certaines concordances, ce rapprochement inédit entre Valla et Hobbes, bien que tout à fait pertinent, contribue à mettre en évidence les effets d'écho que produit un climat culturel, plus qu'une influence directe et spécifique. Paganini est d'ailleurs bien conscient que le rapport entre les deux auteurs ne peut se réduire aux termes d'une dette théorique univoque et précise. La figure de Valla assume plutôt un relief exemplaire si l'on veut mesurer la nature (et les limites) de la composante humaniste reçue par Hobbes, dans les méthodes d'enquête et les techniques d'analyse tout comme sur le plan des contenus théoriques spécifiques ; et, également, si l'on veut vérifier les modalités originales de cette réception, car on ne doit jamais oublier que "réduire Hobbes à ses sources serait clairement impossible, et non pas seulement arbitraire" (p. 568).
Andrea Napoli, traduit par Franck Lessay