Gianfranco Borrelli poursuit sa tentative particulièrement originale visant à reconstruire les réponses politiques à la souffrance mentale élaborées par la première modernité. Dans cette contribution, il confronte deux expressions à son avis radicalement différentes du rapport entre politique et mélancolie : celles de Machiavel et de Hobbes. L'écrivain florentin définit en divers endroits comme "mauvaise joie" (mala contentezza) une condition de gêne et de malaise intérieur qui se caractérise comme une insatisfaction du présent, une inquiétude non dépourvue de répercussions sociales, et qui peut se révéler aussi bien effet que cause de situations d'instabilité politique et de mutation institutionnelle. L'Etat n'est en mesure de contenir les suites conflictuelles de ce mécontentement qu'en lui assurant un exutoire, c'est-à-dire en l'intégrant à la dimension de la vie communautaire et en le convertissant en moment socialement positif et productif. C'est également pour cela que l'innovation institutionnelle en vient à constituer pour Machiavel une composante nécessaire et indispensable de la vie civile, dans une perspective où "le devoir de vie politique est aussi véritablement celui de soulager la condition dépressive de l'homme" (p. 68).
Le cas de Hobbes est différent. Chez le philosophe anglais, Borrelli repère avant tout le rapport implicite mais spécifique qui rattache la mélancolie à la prudence, là où cette dernière, sur le plan psychologique, se dessine comme une condition de profonde anxiété découlant de l'incertitude du futur, tandis que, sur le plan politique, elle s'identifie aux techniques d'action (force and fraud) typiques de la "raison d'Etat". En ce sens, dans le discours hobbesien tel que le reconstruit Borrelli s'instaure une liaison intrinsèque entre la critique de la prudence – "une critique à certains égards définitive" (p. 70) – et la caractérisation de la mélancolie comme forme de folie. La dépression mélancolique se résoud en effet, pour Hobbes, en un syndrome émotif qui retentit négativement sur l'individu comme sur la société et dont les conséquences extrêmes – telles que la désobéissance civile et la conspiration politique – représentent, pour l'ordre constitué, une menace que l'autorité de l'Etat doit veiller à neutralise et à réprimer.
Andrea Napoli, traduit par Franck Lessay