Cet ouvrage présente un ensemble singulier dans la mesure où il associe une haute ambition intellectuelle et une mise au point analytique limitée. Ambitieux parce qu’il suppose que le concept de liberté et la véritable spécificité de la pensée de Hobbes ont été mal compris et interprétés et parce qu’il se propose de corriger ce long épisode d’incompréhension et de mésinterprétation par une analyse conceptuelle et textuelle de 216 pages. Ce but ambitieux est poursuivi dans des termes qui répondent au cadre analytique développé à dessein par l’auteur. S’étendant amplement sur les analyses de la liberté et de l’autonomie fournies par Joel Feinberg, Richard Flathman et Charles Taylor, van Mill suggère que la liberté devrait être comprise de façon plus large : il soutient que les contraintes et les conditions de la liberté existent selon un continuum le long duquel les actions offrent progressivement de plus grands degrés d’autonomie, ainsi qu’une plus grande maîtrise à l’égard des entraves internes et externes rencontrées. Par ce concept de liberté selon un continuum comprenant des entraves internes et externes à l’action, van Mill vise à supplanter les catégories de liberté “négative” et “positive” qui structurent conventionnellement les débats concernant la liberté dans la philosophie politique contemporaine ; plus particulièrement, il applique ce concept à la théorie hobbesienne de l’action, afin d’ “établir la complexité des arguments de Hobbes concernant l’action complète (full agency)” (p. 5) d’une façon qui contredit les catégories conventionnelles.

Ces différents aspects sont explorés en plusieurs étapes successives. Ayant dispo-sé les termes de sa grille interprétative, van Mill fait un sort à l’idée répandue selon laquelle Hobbes serait “un théoricien de la liberté négative” (p. 48) : l’usage que fait Hobbes des termes de “liberty” et de “freedom”, sans compter ses références au droit de vote, aux vengeances privées, et à la liberté religieuse, prouvent suffisamment qu’il ne réduisait nullement la liberté à une simple absence d’entraves au mouvement. Bien plus, ces références le suggèrent, Hobbes a une compréhension plus éten-due de la liberté, liée à celle de rationalité et incorporée dans la notion d’action auto-nome formulée, quoique de façon imprécise, dans le Léviathan. Van Mill discerne ensuite dans la pensée de Hobbes un modèle de rationalité à deux étages, distinguant des propriétés “fines” et des propriétés “massives”. La première catégorie concerne semble-t-il la capacité à identifier les moyens nécessaires à la satisfaction de certaines passions. La seconde s’étend à la capacité de choisir un “ projet rationnel de vie ” et, de là, à identifier les moyens les plus appropriés pour son exécution. Selon les termes de Hobbes lui-même, cette dernière propriété “est vraiment une condition préalable de domination des passions par la raison afin que nous puissions vivre selon les commandements de la loi de nature” (p. 74). Cette condition se rattache de manière non équivoque à une fin posée en principe par van Mill concernant le continuum de liberté, et implique non seulement la maîtrise de l’environnement externe c’est-à-dire de toutes les entraves externes à la liberté, mais aussi la maîtrise des passions qui pourraient faire échouer l’accomplissement de ce projet de vie, qu’il nomme la condition interne de la liberté. Selon la thèse de van Mill, Hobbes reconnaît aussi bien des conditions internes que des entraves à la liberté.

Mais l’histoire ne s’interrompt pas là. Van Mill soutient que Hobbes “présente un dualisme de la condition humaine” dans le Léviathan. D’un côté, Hobbes présente au lecteur une description de la condition naturelle de l’humanité, les propriétés des personnes naturelles ainsi que la liberté qui est la leur dans cette condition. De l’autre, il oppose implicitement cette conception à sa description de la société civile, aux propriétés des sujets ainsi qu’à la version “massive” de la liberté qui peut leur être attribuée. Les philosophes politiques, note van Mill, ont fréquemment concentré leur attention sur la description de la condition naturelle de l’homme au livre I du Léviathan, sans prendre en compte les passages des derniers livres : ceux-ci, parce qu’ils semblaient en effet contredire les premiers et leur donner ainsi une connotation déterministe, furent réduits à des glissements verbaux ou à des inconséquences. Cette attention exclusive portée à la théorie hobbesienne de la liberté naturelle, nous dit-on, a rendu les savants aveugles au dualisme de la pensée de Hobbes sur ce point, les conduisant à inverser ses véritables centres d’intérêt, ce qui a entravé l’appréciation juste de sa contribution au développement de l’idée d’autonomie plus communément associée à Rousseau ou Kant, et a masqué la pleine complexité de la conception hobbesienne de l’action (p. 204-216).

S’interroger sur le fait que la pensée de Hobbes ait été systématiquement mécomprise pendant plus de 350 ans est certes légitime, mais il n’est pas évident que les choses se soient véritablement passées comme Mill le prétend. Son interprétation impose, en effet, à la pensée de Hobbes une grille de lecture a priori. Ainsi, c’est la logique même de son cadre interprétatif qui conduit van Mill tout droit à ses conclusions, en l’occurrence, à concevoir que la théorie hobbesienne de l’effort reconnaisse que les conditions internes des agents peuvent limiter leur liberté et non pas seulement leur puissance. L’utilité de ce cadre se justifie par le fait même que ce qu’il découvre s’y trouve impliqué. Ce cercle vicieux, évidemment peu satisfaisant, est cependant difficile à éviter tant que l’on continuera à considérer que la définition hobbesienne de la liberté constitue la meilleure perspective pour poser la question de la liberté. Van Mill a des choses intéressantes à dire à propos de la pensée de Hobbes, il propose souvent une lecture attentive des textes et écrit avec un louable bon sens, notamment à propos des limites interprétatives de la théorie des jeux. Mais, paradoxalement, ses propres ambitions explicatives restreignent sa capacité de compréhension des enjeux véritables. En outre, on lui reprochera de traiter ce problème essentiel de la liberté dans une prose un peu trop scolaire (p. 21). Cela nous donne au bout du compte une contribution étrange – peu satisfaisante, il faut bien le dire – à la littérature secondaire de Hobbes, trop proche à maints égards d’une thèse de docto-rat qui n’aurait pas été relue.

Tim Stanton, traduit par Delphine Thivet