Hobbes, comme on le sait, supposait que tout ce qui existe est corporel. Samantha Frost suggère que toute une génération de spécialistes de Hobbes ont discrètement réinterprété, voir éludé, ce point dans l’étude de sa pensée éthique, dans le but selon elle de préserver l’aspect réfléchi et volontariste de l’action politique, nécessaire à l’élaboration de divers modèles de l’agent rationnel : à savoir, un sujet hobbesien présenté soit comme rationnel et respectueux de ses devoirs, soit comme rationnel et intéressé. Or, pour l’A., la rationalité n’est ni la faculté éthique première, ni l’objet privilégié de la réflexion hobbesienne. L’intérêt principal de l’éthique de Hobbes réside plutôt dans la “ possibilité pour nous de vivre en paix dans un monde où de nombreux différends entre nous aboutissent souvent à la guerre et à la violence ” (p. 48). Cette possibilité repose, apprend-on, sur une certaine manière pour les gens de se concevoir eux-mêmes : à savoir, comme des corps intelligibles les uns aux autres, porteurs et auteurs de signification à l’intérieur d’un environnement politique commun. L’intelligibilité mutuelle requiert une compréhension partagée de cet environnement : d’où l’affirmation de Frost selon laquelle Hobbes tient les ontologies pour “ monde constitué plutôt que monde révélateur ”, autrement dit, pour des imaginations politiques apparues presque par enchantement plutôt que comme des descriptions objectivement vérifiables. Une telle conception d’un environnement où la paix serait possible, de fait, ne reflète pas et ne nécessite nullement de refléter de manière authentique les désirs, les croyances, les colères et les contrariétés de ses habitants ; il suffit en effet que les gens se présentent aux autres comme étant disposés à la paix. Ainsi, même s’ils jouent la comédie (faking), ils se rendent intelligibles aux autres (probablement ces autres sont-ils de cette façon rendus capables de se lire en eux-mêmes, en partie de la manière suggérée par le nosce teipsum de Hobbes), et contribuent-ils à construire un environnement paisible. Pareille dissimulation peut être en effet considérée comme éthique dans la mesure où elle constitue la condition préalable d’une coexistence paisible. Ceux, donc, qui rejettent cette conception s’excluent de la communauté politique et se rendent inintelligibles aux autres. Ainsi le fondement de la vie éthique et politique est-il un engagement à la paix. La conclusion de cet article entraîne une série de réflexions concernant les exclusions impliquées dans la constitution des communautés politiques. Ces exclus sont effectivement des êtres inintelligibles, dépourvus d’identité éthique et politique. Frost soutient que, pour Hobbes, leur exclusion est toujours auto-exclusion, puisque les prétentions ontologiques concernant ce qu’est une personne exposent simplement les formes d’intelligibilité et d’inintelligibilité dérivant des engagements pris. Par conséquent, ni une personne ni un groupe de personnes ne se trouvent exclus naturellement, c’est-à-dire, par des circonstances ou des possessions impossibles à changer. Telle est, semble-t-il, l’opinion de Frost. On pourrait soupçonner là une perspective politique bien tranchée, particulièrement quand il est fait référence aux races et aux professions de foi dont l’inintelligibilité (et donc l’exclusion hors de la vie politique) est la conséquence “ non pas de ce qu’ils sont (what they are) ” mais de “ leur refus de l’attitude éthique ” propre à une communauté politique particulière (p. 50). C’est potentiellement là un sujet sérieux dont chaque lecteur doit juger par lui-même ; que l’allusion de Frost aux difficultés impliquées dans la façon de penser soit promptement suivi de l’affirmation que cela est “ nécessaire ” n’allége que très peu les suspicions du lecteur. Enfin, remarquons de manière plus désinvolte que l’objet principal de l’article, l’intelligibilité, manque singulièrement aussi bien à son titre qu’à son style.

Tim Stanton, traduit par Delphine Thivet