Dans cet ouvrage, l’A. se propose de montrer la compatibilité de la philosophie politique hobbesienne avec la tolérance et la liberté d’expression. Il prétend également montrer que les divers arguments de Spinoza en faveur de la liberté d’expression suivent les positions de Hobbes lui-même. Madanes argumente de la manière suivante: Spinoza, prenant acte des notions hobbesiennes, défend de manière persuasive la liberté d’expression ; par suite, la philosophie politique de Hobbes peut être compatible avec la dite défense. Partant de ce présupposé, l’A. suggère que le dénominateur commun entre Hobbes et Spinoza réside dans leur antiplatonisme, notamment par leur opposition à la conception platonicienne du roi-philosophe. Les philosophies hobbesienne et spinoziste fondent en effet toutes deux selon l’A. le droit de gouverner sur le consentement des sujets et non sur sagesse du gouvernant. D’où la distinction entre autorité politique et vérité qui permet de penser, au sens de Madanes, un Etat “ idéologiquement neutre (p.19).

Dans la première partie du livre, consacrée à Hobbes, Madanes présente deux thèses sur la liberté d’expression. Selon la première, Hobbes conçoit le souverain comme un arbitre qui n’aspire pas à déterminer la vérité mais à garantir la paix (Léviathan, Ch. 5). La seconde thèse rend compte d’un paradoxe apparent : la souveraineté absolue est condition nécessaire de la liberté d’expression (Léviathan, ch. 18 ; De Cive, Ch. 6). L’A. confronte sa première thèse avec les interprétations de divers commentateurs tels que Gauthier, Kavka, de Olaso, Hudson et le Comte de Clarendon lui-même, contemporain de Hobbes. Ceux-ci interprétent le souverain hobbesien comme un arbitre : mais leur conclusion demeure pour Madanes incorrecte, notamment lorsqu’ils estiment que le souverain est érigé en recta ratio artificielle arbitrant de manière infaillible. Pour Madanes, ces interprètes, dans leur majorité, ou bien confondent obligation politique avec vérité ou correction épistémologique, ou bien confondent bien et mal avec permis et interdit. La seconde thèse concerne le critère hobbesien de la souveraineté : celle-ci se doit d’être suffisamment forte pour que personne n’ose lever les armes en vue de défendre ou introduire une opinion. Si ce critère est respecté, la liberté d’expression est permise. Ainsi, l’A. conclut que “ la liberté d’expression est directement proportionnelle à la concentration de force détenue par le souverain ” (p. 77). Là encore, Madanes dialogue avec des interprètes reconnus comme Watkins et Popkin, dont il critique la thèse selon laquelle Hobbes propose un critère politique de vérité, quand, selon Madanes, ce qu’il propose est plutôt un critère politique de pacification. Il rejette donc les interprétations de Watkins et Popkin qui convertissent Hobbes au paradigme de l’intolérance et de la censure.

Si l’intention de l’A. est louable, l’usage qu’il fait des manuscrits précieux et sa plume agile, un doute subsiste quant au fait de savoir si son interprétation des textes cités n’est pas forcée en fonction des thèses énoncées. Pour défendre sa position – le souverain ne cherche pas la vérité ou la fausseté mais la pacification –, Madanes tombe dans un positivisme juridique relativiste, puisque pour lui les lois obligent en tant qu’émanation de l’autorité civile mais ne défendent, en principe, aucun type de valeur ou de vérité. De même, prétendre instituer un Etat ou un souverain “ idéologiquement neutre ” (p. 19) ou “ désidéologisé ” (p. 68) suppose une ingénuité politique fort difficile à soutenir dans le cadre de la doctrine hobbesienne.

María Lukac de Stier, traduit par Delphine Thivet