Gianni Paganini prolonge son enquête visant à mettre en lumière le soubassement humaniste de la réflexion de Hobbes et, en particulier, le rapport entre celle-ci et l’œuvre de Laurent Valla. Au centre de l’analyse se trouve, en l’occurrence, la conception hobbesienne controversée du dogme trinitaire, thème qui, comme on le sait, constitue une composante importante du débat historiographique qui oppose les partisans de la sincérité et de l’orthodoxie religieuses de Hobbes à ceux qui attribuent au philosophe anglais une pente dissimulée vers des idées athées ou, en tout cas, radicalement hétérodoxes. Pour sortir de cette alternative exégétique et tenter de parvenir à une meilleure compréhension de la signification philosophique réelle des arguments hobbesiens, Paganini revendique l’opportunité d’une approche historico-contextuelle fondée sur la “ recherche des sources, manifestes ou implicites ”, dans l’intention de repérer “ quels textes, quelles références constituaient l’arrière-plan direct ou indirect des œuvres de Hobbes ” (p. 19). C’est précisément dans cette perspective que l’apport de la théologie “ humaniste ” lui apparaît “ évident et décisif ” (p. 21).
La reconstruction savante et approfondie de l’A. montre, de fait, comment le présupposé de la doctrine hobbesienne de la Trinité, c’est-à-dire la critique d’une conception de la “ personne ” comme “ substance ” – selon la définition formulée par Boèce et partagée par toute la tradition théologique trinitaire – trouvait un précédent significatif chez Valla, qui, dans ses Elegantiae, avait proposé une interprétation de la notion de “ personne ” dans une acception “ qualitative ” plutôt que “ substantielle ”, anticipant ainsi l’idée hobbesienne de la Trinité conçue comme les trois modalités différentes de l’intervention de Dieu dans l’histoire : une thèse ensuite reprise par Erasme, devenue sur-le-champ l’objet d’une condamnation théologique unanime à cause de son hétérodoxie, et parfois utilisée à des fins spécifiquement anti-trinitaires, mais que, selon l’A., Hobbes reçut en raison, non pas tant de ses implications hérétiques, que de ses sous-entendus logiques et métaphysiques. Arrière-plan constant de la discussion théologique, la polémique hobbesienne contre le lexique métaphysique aristotélicien et la “ barbarie ” représentée par l’usage impropre des expressions abstraites avait, en effet, de profondes affinités avec la critique linguistique analogue développée par Valla dans la Dialectica, où l’exigence d’une reconduction de l’abstrait au concret (l’essentia à l’esse) était affirmée en rapport étroit avec la thématique trinitaire, tendant ainsi à converger avec le refus de l’essentialisme aristotélicien que Hobbes radicalisera surtout dans l’appendice du Léviathan latin, et dont la matrice conceptuelle se découvre précisément dans les textes de la polémique humaniste et de Valla en particulier. “ Un Hobbes donc moins autoritaire et (...) plus proche de la ligne idéale qui relie Valla à Erasme ? ” (p. 42) : bien qu’inhabituelle, c’est, selon Paganini, cette image “ humaniste ” de Hobbes qui est la plus propre à restituer le sens de ses réflexions trinitaires, qui sont irréductibles aussi bien “ à l’orthodoxie protestante de la sola scriptura ” qu’à “ une critique rationaliste abstraitement privée de présupposés bibliques ”, et en accord avec les exigences critiques – philologiques et philosophiques – exprimées par ce “ filon humaniste qui, à l’époque des grands conflits et des oppositions polaires du dix-septième siècle, continuait à féconder l’humus de la culture européenne ” (p. 42).
Andrea Napoli, traduit par Frank Lessay