Davantage qu’une étude comparative, cette monographie utilise la réception de Hobbes comme une clé d’interprétation de l’œuvre elle-même. Elle commence par une distinction entre la fondation hobbesienne de la loi civile et de la souveraineté dans l’état de nature et la conception hobbesienne de la loi civile et de la souveraineté. Ce sont là des aspects de sa théorie qui sont bien sûr liés, mais que l’on peut également séparer, comme l’ont fait les critiques (ou les crypto-disciples) de Hobbes qui ont souvent réagi différemment à l’un et à l’autre. Les premières attaques contre Hobbes en Angleterre prirent d’abord pour cible son idée de l’état de nature, repoussant ainsi dans l’ombre ses conceptions de la souveraineté et de l’état civil. En outre, ces premiers critiques de l’état de nature privilégièrent sa dimension anthropologique (souvent mal comprise, à travers la thèse d’un supposé égoïsme universel et d’une soi-disant agressivité humaine) au détriment de sa dimension juridique, plus importante, et logiquement indépendante de la première. L’analyse de la dynamique de l’état de nature conduit à ce que Schröder appelle une “antinomie des droits” (Rechtsantinomie), selon laquelle le droit à toute chose est considéré comme contradictoire en soi, au sens où il compromet le but que chacun est censé poursuivre, à savoir son bien-être et sa survie. Schröder souligne la rigueur philosophique de cette analyse, qui ne dépend selon lui d’aucune conception particulière de la nature humaine. Cette insistance permet d’inscrire le travail de Schröder dans la perspective ouverte par une série de travaux publiés en Allemagne depuis la fin des années 1980, depuis G. Geismann & K. Herb, Hobbes über die Freiheit (1988), jusqu’à D. Hüning, Freiheit und Herrschaft in der Rechtsphilosophie des Thomas Hobbes (1998) (voir Bulletin Hobbes XII, 6.2.11, p. 30) (livre qui a pour origine, comme le livre de Schröder, une thèse soutenue à l’université de Marbourg). La clarté du livre de Schröder provient en partie de sa dimension fortement conceptuelle, issue de cette tradition d’interprétation.
La réception de Hobbes en Allemagne est instructive, dans la mesure où des auteurs comme Pufendorf et Thomasius, bien qu’ils aient souvent perçu la nécessité de le dissimuler, s’appuient de façon récurrente sur Hobbes pour extraire de sa théorie du droit naturel et de la souveraineté des éléments que nous aurions tendance à considérer comme “libéraux”. C’est un point qui est fort bien mis en évidence par Schröder dans ses derniers chapitres sur “La réforme et l’éducation” et sur “L’Eglise et l’Etat”. L’un des élèves préférés de Thomasius, Nicolaus Hieronimus Gundling, voulant défendre son maître de l’accusation d’athéisme, en vint ainsi à rédiger des œuvres en latin et en allemand pour disculper Hobbes de cette même accusation (cf. p. 57-61). Les exemples les plus intéressants de la réception de Hobbes en Allemagne, selon Schröder, sont les cas de Pufendorf et de Thomasius, non seulement en tant que théoriciens ayant contracté une dette envers Hobbes, mais également en tant qu’hommes d’influence en matières politiques et culturelles, dont la dette à l’égard de Hobbes servit de révélateur à la dimension “libérale” de sa pensée. Les remarques conclusives de ce livre rappellent que Ferdinand Tönnies soutenait que le monde intellectuel de Hobbes relève du libéralisme, mais qu’il en va de même du monde intellectuel de l’“absolutisme éclairé” (p. 223).
Jeffrey Barnouw, traduit par Luc Foisneau