L’étude de Jonathan Israel est d’une telle richesse de détails et d’une telle rigueur dans la recherche sur le radical enlightenment, qu’il se conçoit aisément d’y trouver aussi des aspects intéressants sur Hobbes. Le fait que ce livre imposant soit principalement un livre sur Spinoza renforce cette attente, car il existe beaucoup de points communs entre ces deux penseurs. Le but de cette critique n’est donc pas de rendre compte et justice au livre dans son entier, mais plutôt de se concentrer sur cet aspect particulier qui devrait notamment intéresser la plupart des lecteurs de ce bulletin. Même si Israel est souvent obligé de faire allusion à Hobbes, il ne semble pas, à l’évidence, manifester le même intérêt à l’égard de Hobbes que pour Bayle par exemple ou Leibniz et leurs relations intellectuelles avec Spinoza. Israel souligne qu’en ce qui concerne Hobbes, les affinités entre les deux penseurs ont été souvent étudiées et qu’il paraît plus important de s’occuper de leurs différences. Pour lui, “the key distinction between Hobbes and Spinoza as political thinkers lies in their sharply contrasting conceptions of freedom” (p. 258). Il est regrettable qu’un chercheur si reconnu n’ait pas utilisé l’opportunité de replacer Hobbes dans le contexte du radical enlightenment. Les études approfondies de Leo Strauss, que semble ignorer Israel, auraient été un bon point de départ pour cette entreprise, car Israel a lui-même souligné l’importance de la critique de la Bible effectuée par Spinoza. Cette critique aurait mérité une comparaison avec la critique de la Bible faite par Hobbes. En outre, presque toutes les sources que cite l’auteur et qui concernent les critiques de l’époque contre Spinoza, démontrent que dans la seconde partie du dix-septième siècle les feux de la critique visaient aussi bien Spinoza que Hobbes (cf. par exemple, p. 300, 310, 340). Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que le Tractacus Theologico-politicus et le Léviathan furent interdits en même temps par la censure des Pays-Bas en 1678. Le parti pris de Jonathan Israel ne rend pas justice à Hobbes et à la relation importante existant entre Spinoza et lui. Sans doute trouve t-on des différences entre les deux philosophes et il est tout à fait correct de souligner que leur conception de la liberté est différente, mais il ne faudrait pas s’arrêter là. Quand Israel affirme que “good and evil, just and unjust, honest and dishonest, can exist, according to Spinoza, only in civil society within a context of law and law-making, penalties and law enforcement, and has no prior existence in the state of Nature” (p. 261), il faut bien dire que c’est là une position profondément hobbesienne. L’idée de l’état de nature et l’insécurité qui en résulte sont une des grandes provocations philosophiques de Hobbes, et Israel admet implicitement que Spinoza développe ses arguments sur la nécessité d’un Etat à partir de la même base théorique. C’est à cause de l’insécurité due à l’état naturel que “the best type of state is easily identified”, holds Spinoza, “from the purpose of the political order – which is simply peace and security of life” (p. 266). Il ne faut donc pas oublier que le radicalisme de Spinoza est fondé sur une base profondément hobbesienne. Car il semble impossible de souscrire à la position d’Israel selon laquelle il existe une différence fondamentale entre la conception de l’état naturel de Hobbes et celle de Spinoza. L’argumentation d’Israel portant sur Hobbes devient de plus en plus suggestive et il apparaît avec évidence que ne trouvant point d’arguments contre l’idée de l’état naturel hobbesien chez Spinoza, il vient les chercher chez Radicati ainsi que chez Rousseau (voir p. 273). Au dix-septième siècle, Hobbes provoqua par son idée d’état naturel et sa critique de la Bible les deux plus gros scandales du monde intellectuel. Spinoza prit sa succession, sa prédominance apparaissant toutefois plutôt inverse, au sens où, pour Spinoza, la critique de la Bible est plus importante que le théorème de l’état naturel. Les liens intellectuels existant entre Hobbes et Spinoza sont si importants qu’ils auraient sans doute mérité davantage d’analyses dans un livre qui prétend traiter du radical enlightenment dans une perspective comparative. L’étude de Jonathan Israel demeure cependant une contribution d’importance dans le domaine de l’histoire des idées, et offre beaucoup de détails sur une époque des plus riches et complexes, même s’il convient de remarquer que, de temps en temps, l’ampleur de ces détails n’est pas clairement structurée et risque de faire perdre de vue le sujet. Mais un index détaillé permet au lecteur de trouver ce qui l’intéresse sans difficulté, même s’il est à craindre que cette étude considérable trouve peu de lecteurs qui la lisent dans son entier.
Peter Schroeder