Pourquoi Hobbes aurait-il dû élaborer trois versions distinctes de sa théorie politique dans les Elements of Law, le De Cive et le Leviathan, et comment rendre compte de leurs différences de style dans l’argumentation et l’exposition ? L’A. suggère que ces travaux visaient en fait des audiences différentes, récusant par là l’interprétation de Skinner selon laquelle les différences stylistiques de ces ouvrages s’expliqueraient avant tout à partir de la répudiation et du retour tardif aux techniques rhétoriques de l’humanisme utilisées par Hobbes au début de sa carrière : ce sont plutôt les différences d’auditoire et les genres de stratégie argumentative auxquels Hobbes le pensait sensible qui expliqueraient ces différences théoriques. Ainsi, les Elements of Law s’adressaient au cercle d’un petit groupe de contemporains de Hobbes, incluant le comte de Newcastle ; ce qui justifie son style ainsi que le fait qu’il demeura non imprimé, sous version manuscrite. Le De Cive visait quant à lui un public continental, essentiellement l’entourage de Mersenne dans un premier temps, puis avec la seconde édition, les esprits cultivés dans leur ensemble. Le Léviathan enfin fût écrit en direction du public anglais. Lequel précisément ? L’A. passe en revue les candidats potentiels suggérés par les commentateurs de Hobbes : le souverain, les universités, et les lecteurs. Ces interprétations sont dans une large mesure correctes mais ne vont pas assez loin selon lui. Car l’audience visée par Hobbes, nous dit-il, dépassait largement le nombre de ses lecteurs effectifs : l’aspect frappant des tropes rhétoriques déployés par Hobbes, ainsi que le “ résumé facile ” qu’il donne des lois de nature, doivent être compris comme des outils de mémorisation, en vue d’être aisément transmis par les lecteurs du Léviathan à leurs amis et voisins. D’où la conclusion paradoxale que le public visé par le Léviathan était en fait tous ceux qui ne le liraient pas. Arrivé à ce point, l’A. effectue une intéressante digression sur la provenance, le caractère et la signification du fameux frontispice du Léviathan, ainsi que sur la relation de cet ouvrage à la controverse de l’Engagement.

Tim Stanton, traduit par Delphine Thivet