Ce livre, qui est divisé en trois parties (I. La guerre/ II. L’Etat/ III. La liberté), permet de mesurer la complexité du problème de l’ordre public chez Hobbes. Selon l’auteur, la philosophie politique qui trouve son accomplissement dans le Léviathan radicalise en effet la question de l’existence de la paix sociale et de la sûreté individuelle, en partant de la considération d’ “un ensemble d’individus sans aucune ressource morale” (Conclusion, p. 118). Nul homme ne saurait par conséquent avoir la certitude de disposer du cadre dans lequel exercer paisiblement sa “liberté raisonnable”, sans l’instauration d’un pouvoir absolu. Mais cette instauration suppose la reconnaissance par les sujets du pouvoir auquel ils se soumettent, si bien que le problème de la paix civile ne peut être résolu que si l’autorité absolue est en même temps non arbitraire. En rappelant que l’absoluité du pouvoir n’est pas “une fin en soi, mais bien plutôt un moyen” (III, p. 112), l’A. met ainsi en évidence le rôle complémentaire que jouent, dans la construction théorique élaborée par Hobbes afin de déterminer quelle est la condition nécessaire et suffisante de l’ordre public, “l’intérêt bien compris des sujets” et “l’intérêt bien compris du souverain” (III, p. 92). C’est en proportionnant ces deux intérêts l’un à l’autre, que l’on acquiert l’assurance que l’indépendance du pouvoir absolu à l’égard de tout contrôle constitutionnel n’est pas exclusive d’un Etat de droit, défini en un sens “minimaliste” ou “minimal” par la “sécurité juridique” (III, p. 97-100). Pour l’A., l’opposition du Léviathan au libéralisme politique n’est pas aussi étendue que pourrait porter à le conclure l’ “indépendance normative” (II, p. 75) du pouvoir souverain. L’impossibilité d’imposer des limites au pouvoir de l’Etat ne doit pas occulter le fait que la véritable préoccupation de Hobbes consiste à traiter par cette voie le problème posé par un Benjamin Constant : quelle est la liberté que l’on peut laisser aux individus, c’est-à-dire, “qui est habilité à déterminer ce qu’est un usage innocent ou un usage coupable de la liberté” (III, p. 114) ? Ainsi l’A. consacre-t-il tout son ouvrage à montrer que la philosophie politique ne prend la forme chez Hobbes d’une “philosophie de l’Etat” que parce qu’ “elle est d’abord une philosophie de l’individu” (I, p. 30), et que la thèse selon laquelle le Léviathan “inaugure… la philosophie politique libérale” (ibid.) peut, au bout du compte, être soutenue sans paradoxe.

Martine Pécharman