Ces trois volumes – respectivement un recueil d’études, un ensemble de textes et de documents et enfin, le Supplément du Commentaire philosophique de Bayle – ont pour objet les fondements philosophiques du concept de tolérance au moment de sa formation (xvi-xviie siècles) en France et en Angleterre. Deux sociétés dont l’ouvrage s’attache à souligner, comme l’écrit en introduction F. Lessay, les « [variations de] formulations de l’idée de tolérance » du fait de contextes différents, mais aussi et surtout les « problématiques communes » (p. 2), telles que la « question de l’unité » (unité de la vérité face au scepticisme / unité politique face au risque de guerre civile / unité de l’Eglise) et celle de la foi (l’usage de la contrainte/ la liberté de conscience/ la charité envers les consciences dites « errantes »).
Le premier volume offre au lecteur une intéressante mise en perspective historique et conceptuelle du débat sur la tolérance en Angleterre et en France au xviie siècle : l’article de Mandelbrote retrace les différents rouages de la « dialectique entre persécution et tolérance » (p. 36), discrimination et indulgence, appliquée d’un côté par l’Angleterre aux protestants non conformistes (voir aussi le texte de F. Lessay sur les Niveleurs, p. 275 s.) et aux catholiques ; par la France de l’autre, aux huguenots. John Spurr montre quant à lui en quoi l’usage des serments si répandu dans la vie politique anglaise au xviie siècle pouvait représenter un instrument de contrainte de la conscience individuelle, contraire à la liberté religieuse (p. 37 sq.). Sur le plan conceptuel et non plus uniquement historique, Hélène Bouchilloux expose la tentative pascalienne de concilier l’exigence de vérité (et notamment celle de « religion vraie » que reconnaît Pascal dans le christianisme) avec celle de tolérance (p. 75 sq.). La controverse entre Locke et Stillingfleet (texte de G.A.J. Rogers) met en avant le problème des relations de l’individu à l’Etat, « et la place de l’Eglise ou des Eglises à l’intérieur de ce cadre » (p. 92 ; voir également le texte de Ian Harris, p. 175 sq.). Car la démarche de Locke, comme le montre J.-F. Spitz à partir d’une analyse détaillée de l’argumentation de sa Lettre sur la Tolérance, fut non pas tant d’établir les droits de la conscience que de « montrer que nul ne peut avoir le droit de persécuter autrui pour ses croyances » (p. 114). C’est ainsi que le premier volume examine ensuite la « liberté de culte » : à cet égard, le texte de Justin Champion (« Hobbes, Locke et les limites de la tolérance, l’athéisme et l’hétérodoxie », p. 221 sq.) intéressera particulièrement les spécialistes de Hobbes.
Le deuxième volume réunit quant à lui une série de textes classiques anglais et français à tous égards utiles pour comprendre les différentes étapes de la mise en place d’une théorie de la coexistence civile entre les religions, ainsi qu’un certain nombre de documents essentiels dans l’histoire politique et institutionnelle de la tolérance (Edit de Nantes, 1598 ; Edit de Fontainebleau, 1685 ; Déclaration de Breda, 1660 ; Déclarations d’Indulgence, 1672, 1687 ; Loi de tolérance, 1689). Le troisième volume enfin, introduit et annoté par M. Pécharman, réédite pour la première fois de manière séparée le texte de Pierre Bayle, le Supplément du Commentaire philosophique (1688), en tant que forme philosophique achevée du concept de tolérance comme « tolérance réciproque ». Ce retour aux sources historiques et aux fondements philosophiques du concept de tolérance nous permet d’en mieux saisir les enjeux au moment même de sa formation (xvi-xviie siècles), mais également, comme le suggère Yves Charles Zarka (Présentation générale), de prolonger notre réflexion dans la situation contemporaine où la question de la tolérance est plus que jamais d’actualité : tant au plan intérieur qu’au plan international, il s’agit de penser la coexistence de communautés ou d’individus aux identités culturelles différentes.
Delphine Thivet