Cet ouvrage rassemble en deux imposants volumes les Actes des colloques de Pise (1-3 juin 2000, Département de Philosophie de l’Université de Pise) et de Paris (2-4 novembre 2000, Centre d’Histoire de la Philosophie Moderne, CNRS). Trente huit contributions offrent un panorama riche et varié de l’idée de souveraineté et de son évolution liée à la formation de l’Etat moderne. Loin de considérer la souveraineté comme une notion « périmée », les directeurs de cette ambitieuse recherche – Yves Charles Zarka et Gian Mario Cazzaniga – mettent particulièrement bien en évidence l’importance, précisément dans un contexte de « crise » tel que celui de la mondialisation et de l’émergence d’entités politiques post-nationales, de « penser la souveraineté » : à savoir penser les origines de ce concept, les différentes étapes de son affirmation, ses métamorphoses dans l’histoire, afin d’en mieux saisir les enjeux actuels et de mener une réflexion avertie sur les conséquences de sa mutation : « Un primat du politique sur l’administratif et l’économique est-il pensable sans la notion de souveraineté ? Un fondement démocratique de la légitimité politique est-il concevable indépendamment de l’idée de souveraineté du peuple ? Quelle constitution pourra assurer à la fois l’unité politique et la maîtrise du destin des peuples des entités post-nationales ? » (p. 1).
La recherche des origines de l’idée de souveraineté commence par une mise en perspective critique et tout à fait opportune du concept de souveraineté au sein de l’historiographie moderne : comme le rappelle Diego Quaglioni, bien qu’il soit légitime de chercher les différents éléments doctrinaux à l’origine du concept de souveraineté, il ne convient pas pour autant de tomber dans le piège de l’anachronisme et d’une « anticipation » excessive conduisant à transposer au début du XIVe siècle – et notamment à l’œuvre de Marsile de Padoue – des concepts élaborés par exemple au cours du XIXe siècle (comme les notions de « sécularisation » ou d’ « Etat laïque ») (p. 13). Dans la perspective de la naissance de la souveraineté – loin donc des vues simplificatrices et abusives – Thierry Ménissier s’attache à montrer l’ « intuition » (p. 34) qu’a eue Machiavel de la souveraineté de l’Etat moderne ; Arlette Jouanna présente les « virtualités » constitutionnelles à l’œuvre en France au moment des guerres de religion (p. 51) ; et Giuseppe Duso met en garde contre les « erreurs d’interprétation » qui surviennent souvent lorsqu’on applique à l’œuvre d’Althusius l’expression de « souveraineté du peuple » (p. 85). La seconde partie présente « l’affirmation » de la souveraineté, et ce, au cours du XVIIe siècle, à travers notamment les pensées de Hobbes, Spinoza et Locke. On appréciera l’originalité des perspectives mises en œuvre : par exemple, l’étude de la notion de souveraineté chez Hobbes mise en lumière par celle de domination (voir le texte de L. Foisneau, p. 107 sq.) ; une analyse lexicographique minutieuse des notions de « summa potestas » et « imperium » chez Spinoza (p. 127) ; ou encore la présentation du caractère « problématique » de cette notion chez Locke (p. 141). La troisième partie de l’ouvrage expose le passage décisif qui s’accomplit de la souveraineté du roi à la souveraineté du peuple – notamment le « tournant rousseauiste », comme l’écrit Yves Charles Zarka – qui s’effectue avec la pensée d’une souveraineté du peuple actuelle et non plus simplement virtuelle (p. 287). La quatrième partie, « la souveraineté sous la Révolution française », est notamment l’occasion pour Monique Castillo de penser avec Kant la notion de souveraineté au plan des relations internationales, c’est-à-dire de souligner le problème des relations entre différentes souverainetés étatiques naturellement égocentriques et celui de la guerre. Le libéralisme, à travers la notion de Constitution chez Benjamin Constant, Bentham et J. S. Mill, introduit quant à lui un changement radical du concept de souveraineté. Il s’agit en effet de penser les limites légales au pouvoir souverain en vue de garantir les droits fondamentaux de l’individu. La réflexion sur l’Etat-nation (partie VI) soulève, notamment dans la contribution de J.-F. Kervégan, le problème de la représentation du peuple souverain. Ce cheminement à travers les diverses métamorphoses de l’idée de souveraineté permet naturellement de mieux saisir des enjeux plus directement liés à notre actualité, comme par exemple le processus de construction de l’Union européenne : l’adoption problématique d’une Constitution européenne en l’absence d’un « peuple européen » en tant que tel, véritable détenteur de la souveraineté et source de légitimité (p. 549), mais aussi les métamorphoses des souverainetés nationales (par exemple, le cas de la Grande-Bretagne) au sein de l’Europe font ainsi l’objet de la septième partie. L’ouvrage s’achève enfin avec la question de la mondialisation : les contributions s’attachent à mettre en relief les diverses limites à la souveraineté des Etats-nations imposées par l’économie et les grands groupes, soulignent la mise en crise de l’idée même de souveraineté étatique avec l’émergence de mouvements sécessionnistes clamant un droit à l’auto-détermination (p. 643 sq.), et insistent sur la nécessité de redéfinir la notion de citoyenneté (p. 663 sq.). Au final, on appréciera la qualité de chacune des contributions, destinées par elles-mêmes à demeurer des textes de référence, mais aussi et surtout la cohésion de l’ensemble car elle engage le lecteur à une réflexion construite, intelligente et profonde sur les multiples dimensions de la souveraineté, dont personne ne niera dans le temps présent la parfaite pertinence.
Delphine Thivet