Cette étude de José María Hernández – professeur de philosophie politique et d’histoire de la philosophie à l’Universidad Nacional de Educación a Distancia et secrétaire de rédaction de la Revista Internacional de Filosofía Política – se présente comme un événement dans la production académique de l’auteur (parmi ses autres publications : « Thomas Hobbes o el dibujo de un nuevo orden simbólico », Suplementos Anthropos, 1991 ; « La tolerancia y el futuro del liberalismo », F. Colom (éd.), El espejo, el mosaico y el crisol, Barcelona, Anthropos, 2001). El retrato de un dios mortal manifeste une connaissance minutieuse et détaillée de l’œuvre de Hobbes, de la littérature secondaire et des moments de la vie intellectuelle au cours desquels la pensée ou les écrits de Hobbes ont été exploités, notamment dans des polémiques récentes. Cet ouvrage qui a pour objet la philosophie politique de Thomas Hobbes cherche à en intégrer les aspects traditionnellement oubliés ou négligés par les commentateurs, notamment en centrant sa réflexion sur la formation politique de Hobbes et sa participation aux affaires politiques et économiques de ses employeurs, ainsi que sur le contexte juridique des XVIe et XVIIe siècles considéré comme une matrice conceptuelle permettant de comprendre l’évolution de sa pensée. Une attention particulière est également portée à l’empreinte laissée par Hobbes dans la pensée contemporaine, ainsi qu’aux possibles interprétations biaisées qui ont pu en être faites. L’A., par sa remarquable liberté dans les mises en relations contextuelles, offre des hypothèses interprétatives particulièrement fines et des discussions conceptuelles philosophiquement suggestives, sans nul besoin de recourir à une causalité historique nécessaire. Partant du principe selon lequel les choses ont tendance à devenir plus compliquées qu’elles ne le paraissent au premier abord, l’A. peut combattre des clichés tels que, en premier lieu, le contexte historique de la guerre civile ; deuxièmement, un Hobbes sans implication dans la vie politique de son temps ; et, troisièmement, un Hobbes désengagé du contexte culturel traditionnel. Il en résulte un livre qui nous « représente » (« toute interprétation est un acte de représentation », écrit-il, p. 13) un Hobbes « provocateur » (« provocador ») et « compliqué » (« complicado »), selon une présentation elle-même provocatrice et complexe.

Le premier chapitre, « Ubi bene, ibi patria », offre un tableau général à la fois de la formation de Hobbes, de sa biographie – avec une attention particulière portée à ses relations et ses amitiés politiques –, et de la situation politique anglaise jusqu’à la date de publication du Léviathan et au retour de Hobbes en Angleterre. Hernández ne démérite point et parvient à se distancier et à porter un point de vue critique, notamment sur le caractère possiblement tendancieux des notices biographiques que Hobbes et ses amis – dont Aubrey – laissèrent circuler. Quelques faits historiques pertinents sont intégrés dans l’argumentation portant sur la philosophie politique de Hobbes : notamment, le jugement de Sir Walter Raleigh – auquel il est fait référence dans le chapitre premier principalement, mais aussi de manière récurrente au cours du livre ; ou le jugement qui fait suite à l’assassinat de l’ambassadeur Ascham à Madrid. Le récit de ces faits permet à l’auteur d’évoquer la situation de l’économie coloniale et celle de la politique anglaise ; mais aussi de préciser quel fut le rôle de Cavendish (et Hobbes) – dans le premier des jugements cités –, ainsi que le Protectorat et la politique internationale – dans le second. Notons, car c’est une des spécificités de l’ouvrage, que ces deux exemples offrent une perspective intéressante sur le contraste entre la situation anglaise et la position espagnole à ce sujet. Plus précisément, cette implication espagnole contenue dans la thèse du livre est soulignée dans le deuxième chapitre, « La Politique pour les Anglais », en particulier à propos de la polémique juridico-théologique sur le tyrannicide dans laquelle se distinguèrent les juristes et théologiens espagnols.

L’A. réussit habilement à élaborer autour de quelques points centraux du débat idéologique un réseau de questions concomitantes et de suggestions destinées à éclairer et à replacer l’interprétation dans son contexte. Par exemple, dans le troisième chapitre, « Le problème de la représentation », le principal objet de la discussion est celui de la théorie de la représentation. Hernández n’adhère pas à l’explication de la circularité proposée par Zarka (p. 188-189). Selon lui, Hobbes aurait conçu la représentation comme aboutissant à quelque chose d’existentiel dans la réunion de la « personnification » et du « commandement ». Comme le texte hobbesien se montre néanmoins insuffisant pour soutenir sans discussion une telle interprétation, Hernández recourt à l’analyse des images du frontispice du Léviathan : plus précisément, aux détails de sa réalisation, à l’histoire et à la signification des autres images accompagnant les éditions des oeuvres de Hobbes, à la signification différente de ces gravures dans l’Angleterre et dans l’Espagne baroque, au débat sur la nature de la métaphore et son évaluation et usage partiel par Hobbes. Cela conduit l’A. à affirmer la prééminence de la figure rhétorique de l’ecfrasis ou description visuelle sur la paradiastole (Skinner), sur la base d’une réévaluation des travaux optiques de Hobbes sur la nature de la lumière (ce qui amène l’A. à discuter la nature et le concept de la peinture au xviie siècle, p. 196 sq.). Comme on le voit dans cet exemple, Hernández fait référence à beaucoup d’éléments dont la relation avec le thème traité n’est pas de niveau égal, mais il parvient à les lier de manière habile et suggestive.

Les deux derniers chapitres, « La science civile comme artifice humain » et « Le pouvoir, dans l’histoire et dans la société », présentent une analyse plus systématique de la philosophie politique de Hobbes. Il s’agit dans le premier d’entre eux de considérer la relation entre l’art et la nature – thématique qui conduit à examiner la question du théisme ou de l’athéisme de Hobbes – ; la théorie de la connaissance (en relation avec le scepticisme constructif de Mersenne et Gassendi) ; l’unité de la science comme système et l’autonomie des sciences ; l’Etat comme artifice ; la philosophie du droit, comparée avec la pensée juridique de Vázquez de Menchaca et Grotius ; et enfin, le problème du contrat. Dans le dernier chapitre, l’A. étudie l’anthropologie et la théorie morale de Hobbes, en discussion avec Strauss et Oakeshott, ce qui comprend notamment les questions de la peine capitale et de la guerre ; la considération de l’Histoire sainte et la relation de Hobbes à la religion positive – qui est, selon Hernández, une clef essentielle pour comprendre l’essence du conflit moderne ; et, pour terminer, un épigraphe, « Le lion en hiver », où, au fil des dernières années de la vie de Hobbes, s’entremêlent l’actualité de sa pensée dans le monde contemporain, la relation de sa théorie politique au libéralisme conservateur et la dérive réactionnaire de ce dernier, avec ou sans Hobbes, la question important peu.

L’ouvrage de José María Hernández tend donc à nous présenter un Hobbes « provocateur », dont la philosophie se trouvait liée à une trame culturelle et politique particulièrement dense. Selon lui, la contribution majeure de Hobbes à l’histoire des idées a été de traduire le vieil argument augustinien (« le pouvoir se fonde sur la grâce ») dans les termes d’une nouvelle théorie de la représentation. Mais en mettant en évidence l’importance du contexte historique et culturel de la pensée de Hobbes, Hernández reconnaît les limites et les contradictions de toute théorie politique qui vient après elle. Nul doute que Hobbes a été, et continue d’être « polémique ».

Josep Monserrat Molas (traduit par D. Thivet)