« Il est parfaitement vrai, comme le disent les philosophes, que la vie ne peut être comprise qu’à rebours », remarqua un jour Kierkegaard. « Mais ce qu’ils oublient, c’est l’autre partie de la proposition, à savoir, que la vie doit d’abord être vécue ». Dans Visions of Politics, Quentin Skinner ambitionne précisément d’offrir un regard rétrospectif sur ses travaux antérieurs : cet ouvrage réédite en effet certains des plus fameux essais de Skinner – la plupart dans une version révisée –, accompagnés d’un ensemble de nouveaux articles réunis pour l’occasion. Un des effets évidents de ces révisions est d’adoucir le ton polémique si caractéristique des premiers travaux de l’auteur, mais aussi des débats pour le moins animés auxquels ils contribuèrent. Une autre conséquence est de renforcer l’impression de continuité, en faisant apparaître ses différents intérêts intellectuels dans une perspective générale unitaire. « Mon intérêt historique fondamental, écrit-il, réside dans la comparaison de deux conceptions opposées de la nature de la vie commune reçues en héritage par l’Occident moderne ». Telles sont les visions du politique qui donnent son titre au livre. La première – héritée des penseurs de la Renaissance – conçoit la souveraineté comme la propriété du peuple et donne à la figure du citoyen vertueux un caractère central. La seconde – héritée de Hobbes – voit dans la souveraineté un attribut non plus du peuple mais de l’Etat, dont la clef de voûte est la figure du souverain. La première « vision » donne la primauté aux devoirs des citoyens, la seconde à leurs droits. La manière de réconcilier ces deux « visions » demeure aux yeux de Skinner un problème central de la philosophie politique contemporaine. Cependant son souhait le plus cher est que l’histoire de ces vues rivales puisse nous éclairer quelque peu : en voyant les choses selon leur perspective propre nous pourrons nous rendre compte que toute chose peut être considérée selon différents angles et, conjointement, que les manières de voir qui sont nôtres ne sont pas les seules possibles. Nous pouvons supposer qu’en disant une telle chose Skinner nourrit l’espoir d’en finir une fois pour toutes avec « l’objection tristement triviale », et malheureusement récurrente, selon laquelle son œuvre serait « purement historique, et n’enseignerait rien » (v. I, p. 6).
Voir les choses dans leur perspective propre requiert bien sûr de notre part de les examiner d’un certain point de vue (bien que cela, comme l’affirme catégoriquement Skinner, requiert de notre part de se mettre à leur place, de penser leurs pensées après elles ou de manière plus imagée, de marcher dans « leurs » empreintes) (v. I, p. 120). Le livre se trouve ainsi divisé en trois volumes. Le premier présente la méthode de l’interprétation historique à laquelle, heureusement ou malheureusement pour lui, le nom de Skinner a été associé. Il contient, parmi d’autres choses, une version largement réécrite de l’article séminal, « Meaning and Understanding in the History of Ideas » et des développements de son essai « Reply to my Critics » tiré de Meaning and Context (Princeton, 1988), notamment « Interpretation and the Understanding of Speech Acts » qui renouvelle une déclaration intransigeante et curieusement émouvante de ses engagements intellectuels passés. Le deuxième volume se concentre sur la vision politique de la Renaissance, passant en revue la fortune des théories républicaines de la vertu civique jusqu’au dix-septième siècle, et incluant des discussions approfondies des concepts de liberté et d’obligation politique, ainsi que des essais sur la pensée de Machiavel, More et Milton. Le troisième volume examine la vision hobbesienne du politique et sa relation implicite à la vision de la Renaissance traitée dans le Vol. 2. Cette partie inclut sous forme révisée quelques-uns des premiers essais qui conduisirent Skinner à la renommée en tant qu’historien de la pensée politique, en situant la pensée politique de Hobbes dans le contexte de la controverse de l’Engagement. L’essai intitulé « La souveraineté chez Hobbes » n’est repris que partiellement, et cela sous un éclairage différent, alors que « Le contexte idéologique de la pensée politique de Hobbes » devient « Le contexte de la théorie de l’obligation politique de Hobbes ». Je doute que ce changement de titre soit en lui-même significatif ; mais il devrait attirer l’attention sur le fait que le titre original supposait, à titre semble-t-il d’a priori, que la politique de l’Angleterre du dix-septième siècle fut par essence « idéologique ».
Bien entendu, cette supposition peut être comprise et considérée à la rigueur comme plausible, en particulier si l’on conçoit l’écriture du Léviathan comme une intervention directe dans les débats autour de l’Engagement. Cependant, elle tend à réduire de beaucoup le langage de la politique, et avec lui la gamme des conventions pertinentes dont Hobbes et son public pouvaient disposer. En effet, l’éventail des intentions attribuables par la suite à Hobbes s’en trouve de la sorte diminué, puisque son ampleur dépend avant tout des ressources linguistiques dont Hobbes était alors supposé disposer. De même, une telle hypothèse rend plausible (bien que fausse) l’accusation selon laquelle Skinner considèrerait les contextes comme des entités toutes faites et facilement identifiables cachés dans l’éther historique dans l’attente qu’un historien les remarque. Cela étant dit, il convient de souligner que ce n’est pas tant en coulant ces essais dans un nouveau moule, c’est-à-dire, en les plaçant côte à côte avec des essais plus récents – tels que les relations de Hobbes avec la Royal Society et ses disciples en France, l’intérêt porté par Hobbes à l’art de la rhétorique – que Skinner se trouve en mesure de démontrer de manière satisfaisante combien cette accusation est mal venue. En effet, tous les essais rassemblés ici apparaissent sous un nouveau jour lorsque l’intérêt prédominant qu’ils sont censés servir est enfin rendu explicite. Les relations entre les intérêts philosophiques, historiques et, on peut le dire, politiques de Skinner apparaissent alors comme dynamiques plutôt que statiques. Ainsi, le fait de situer la pensée de Hobbes dans le contexte de l’ars rhetorica de l’humanisme de la Renaissance tel qu’il était exercé dans l’Angleterre pré-moderne éclaire le « moment hobbesien » lorsque la manière dont nous voyons le politique se déplace de la vision dialogique de la Renaissance vers la vision libérale moderne d’une politique déduite des principes universels de justice. Ce processus s’accomplit par la mise en évidence des actes linguistiques et, de manière connexe, des techniques rhétoriques à travers lesquelles Hobbes effectua ce déplacement. Au même moment, l’étude détaillée que fait Skinner de la figure rhétorique de la paradiastole l’a conduit à modifier, ou du moins à nuancer, quelques-uns des principes intellectuels qui continuent à informer son oeuvre (voir v. I, p. 182) ; elle l’a conduit à les présenter de manière à dissiper l’impression largement répandue depuis le premier « Meaning and Understanding », selon laquelle il proposerait une méthode prescriptive et exclusive en matière d’histoire de la pensée politique.
Mais au lieu de cela, ces principes sont présentés, à la manière d’Austin et de Wittgenstein, comme des rappels de certains traits inéluctables de tout langage, incluant les langages de la pensée politique auxquels l’historien s’intéresse plus particulièrement. La méthode présentée par Skinner consiste ensuite à trouver le critère d’équité logique minimal rendant tenable n’importe quelle hypothèse sur les intentions d’un auteur particulier : par exemple, en garantissant que nous n’attribuons pas à un auteur des intentions qu’il ou qu’elle ne pouvait exprimer par manque de ressources linguistiques. Supposant ces critères satisfaits, l’historien est libre sans autres matériaux disponibles, d’une part, de construire une large variété de contextualisations différentes mais également légitimes, d’autre part de tirer une conclusion ayant de toute évidence des affinités avec ses intérêts politiques pluriels. Ainsi les buts que se fixe à lui-même Skinner au début de ses Visions of Politics, à savoir « donner à chaque volume sa propre unité thématique » et « intégrer les volumes d’une manière telle qu’ils forment un plus grand tout » (vol. I, p. vii) se trouvent atteints avec habileté et élégance. Demeure une question véritablement fascinante : celle de savoir comment ce « plus grand tout » fait écho à l’intérêt plus général d’un autre grand spécialiste de Hobbes, Michael Oakeshott ; mais il s’agit là d’une autre question, trop vaste pour que nous puissions l’aborder maintenant.
Tim Stanton (trad. D. Thivet et L. Foisneau)