Bien que l’oeuvre de Hobbes fasse l’objet de nombreuses monographies, il ne faudrait pas oublier qu’elle constitue aussi le sujet de prédilection de nombreux articles publiés dans les journaux académiques. Parmi ceux-ci, l’événement probablement le plus marquant aura été la parution en 2001 d’un volume du Pacific Philosophical Quaterly (voir Bulletin Hobbes XV, 6.2.7, 6.2.9, 6.2.14, 6.2.15, 6.2.17, 6.2.21, 6.2.25, 6.2.28, 6.2.32, 6.2.33) entièrement consacré à Hobbes. Edité pour l’occasion par S.A. Lloyd, ce numéro spécial portait essentiellement sur la philosophie morale et politique du philosophe anglais. En général, les essais manifestent des intérêts bien plus philosophiques et interprétatifs qu’historiques et philologiques. Par contraste, deux articles ayant pour thème la place des femmes dans la pensée de Hobbes présentent une certaine innovation dans le cercle des études hobbesiennes. En réaction au livre de Carol Pateman intitulé The Sexual Contract (1998), Joanne H. Wright et Nancy A. Stanlich (voir 8. 17) cherchent à élucider et développer l’exposé relativement sommaire que fait Hobbes de la relation entre hommes et femmes dans l’état de nature et dans la communauté politique.

A la suite de Pateman, Joanne H. Wright construit le récit de la genèse des associations familiales à partir d’un contrat sexuel antérieur, semble-t-il, au contrat social. C’est en vertu de ce contrat sexuel que les femmes deviennent « servantes » des hommes, non pas naturellement donc mais par le biais d’une convention ou d’un consentement. On le sait bien, Hobbes décrit – de manière plus ou moins réussie – la relation enfant-parent comme une sujétion librement consentie. Il considère en outre le droit de la mère sur l’enfant comme étant présumé supérieur à celui du père, la véritable identité de ce dernier ne pouvant être connue que par l’intermédiaire de la mère. L’usage que fait Hobbes du mythe des Amazones montre qu’il n’était pas opposé à une possible domination maternelle, bien qu’elle soit relativement rare. L’existence d’une relation physique immédiate à l’enfant autorise en effet la mère, soit à l’abandonner à son sort, soit à l’élever et exercer son autorité sur lui. Comme Hobbes l’écrit dans le De Cive, « partus ventrum sequitur, le fruit suit le ventre ». Ainsi, même au cœur de la relation supposée la plus naturelle et la plus intime d’une mère à son enfant, l’objectif de Hobbes est de démontrer le caractère conventionnel et non naturel du pouvoir parental. Selon l’A., l’enjeu de cette thèse est de réfuter le patriarcalisme que l’on trouve exposé notamment dans les écrits de Jacques Ier et de Filmer.

Hobbes devance par là les mouvements féministes de son temps, engagés dans la critique de l’infériorité naturelle présumée de la femme. L’A. cite à ce propos les pétitions présentées au Parlement dans les années 1640 et 1650 par des femmes appartenant au mouvement Niveleur (Leveller), en montrant comment elles tempérèrent leurs revendications – déjà relativement modérées – par des témoignages d’humilité et des marques de déférence. Citons en guise d’illustration un passage de A True Copie of the Petition of the Gentlewomen, and the Tradesmens-wives : « Nous sommes venues présenter notre humble pétition, sans aucun esprit d’impertinence ou fierté de cœur, comme celle de chercher à nous rendre égales aux hommes ou en autorité ou en sagesse ; mais conformément à notre place sur terre, selon laquelle nous devons remplir notre devoir à l’égard de Dieu et de l’Eglise ». Selon Wright, le contractualisme de Hobbes introduit donc une fissure dans la hiérarchie des genres de son temps, d’une manière totalement inédite par rapport à ses contemporains, qu’ils soient de sexe féminin ou masculin.

G. Wright (traduit par D. Thivet)