L’édition experte et approfondie de Fiammetta Paladini accueille aussi bien les nouveaux écrits rassemblés par Pufendorf dans l’Eris Scandica (1686), qui furent publiés entre 1674 et 1686, que les deux écrits polémiques sur le droit naturel qu’il publiera deux années plus tard (1688) contre et au nom de, respectivement, ses adversaires Valentin Alberti et Josua Schwartz. Le lecteur peut en outre trouver dans ce volume quelques lettres de ses adversaires demeurées à ce jour inédites, écrites pendant cette même période et qui illustrent très bien, conjointement aux extraits des sermons de Schwartz sur la guerre (écrits en allemand), la biographie de Pufendorf ainsi que l’atmosphère régnant dans les églises luthériennes de Lund. En guise d’appendice l’éditrice a ajouté quatre lettres qui complètent le volume premier de cette édition, à la charge de Detlef Döring. La « polémique suédoise » (Eris Scandica) commença par la publication en 1672 du De iure naturae et gentium de Pufendorf puis par la réplique de ses collègues et adversaires de Lund, le théologien Josua Schwartz et le juriste Nikolaus Beckmann, réplique intitulée Index quarundam novitatum quas Dnus Samuel Puffendorff libro suo De Jure naturae et Gentium contra ortodoxa fundamenta Londini edidit (1673). Cette polémique était directement menacée par le bûcher du marché de Lund (p. 62) où les auteurs risquaient soit le discrédit, soit l’accusation plus grave d’hérésie ou d’athéisme et où Pufendorf craindra toujours de finir. D’où l’importance biographique et intellectuelle de ces écrits, tout à fait dans la tradition polémique de l’esprit baroque. Pufendorf engage aussi bien sa capacité de satire que son talent herméneutique dans une lutte inexorable et véhémente contre la scolastique et contre le « droit naturel chrétien », chose qui, comme il le souligne dans le Specimen controversiarum circa ius naturale (1678) et dans le Commentatio super invenusto Veneris Lipsicae Pullo (1688) reviendrait au même non-sens que celui de parler d’une « mathématique chrétienne » ou de « médecine chrétienne ». Le point central et crucial de la controverse était de savoir si la théologie naturelle suffisait pour déterminer universellement le droit ou si, au contraire, un fondement biblique était nécessaire pour établir la validité juridique. La thèse de Pufendorf est que la raison naturelle suffit à fonder la validité universelle du droit : par elle, il tient tête à l’opinion des théologiens orthodoxes luthériens de Suède et d’Allemagne, et gagne le soutien, du côté opposé, des philosophes « libéraux » tels que Pierre Bayle, Gottfried Wilhelm Leibniz ou Christian Thomasius. Mais Pufendorf va encore plus avant, en considérant la philosophie morale comme une discipline séparée de la théologie, s’appliquant indistinctement à tous les hommes, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou athées (p. 8), ce qui le fait apparaître, bien qu’il ne développe pas philosophiquement ce concept, comme un champion de la tolérance.
En effet, la finalité principale, aussi bien du Specimen que du Commentatio, sera de fonder et défendre face à ses opposants l’indépendance de la philosophie morale par rapport à la théologie, en faisant de l’éthique une science comparable à la physique, la mathématique ou la médecine (p. 155). Pour Pufendorf, l’importance du droit naturel comme dictamen rationis réside précisément dans le fait que la raison est le principe régulateur des actions humaines, chose propre à l’homme (p. 123). Il déclare hériter ce « principe de sociabilité », conçu comme expression première de la loi naturelle, de Grotius et Hobbes (p. 44, 126-27, 151), reconnaissant le premier comme l’ « inventeur » du droit naturel et considérant le second comme son digne successeur (p. 126). Cependant, Pufendorf se distingue du déductivisme abstrait propre au système de Grotius (qui se manifestera par un rationalisme dominant de Hobbes à Wolff) en optant pour un volontarisme mettant en relief au contraire les notions d’imputation et de responsabilité. En cela Pufendorf se révèle plus proche de la philosophie de Descartes (bien qu’il ne se soit jamais considéré lui-même comme un cartésien) que de celle de Hobbes (p. 268-270), et s’attire les critiques de Leibniz (Monita quaedam ad S. Pufendorfii Principia G.W. Molanus directa, 1706), lequel ne peut accepter la thèse de Pufendorf, selon laquelle « la loi naturelle oriente la volonté de l’homme vers le bien et l’oblige à faire la volonté de Dieu » (p. 170, 187 ; cf. De iure, I, vi, & 4).
Précisément cet impératif de sociabilité, qui n’est pas une simple inclination envers autrui, mais une loi naturelle fondamentale, ne permet pas de situer Pufendorf sous le signe d’un rationalisme enclin à l’individualisme ou aux droits subjectifs. C’est ce qui conduira Pufendorf à reprocher à Hobbes, non seulement d’avoir identifié la loi naturelle aux lois physiques de la nature, mais surtout l’application des schémas mécanicistes propre à son inclination individualiste à la considération du monde humain (p. 238, 337-338). L’influence de Hobbes, aussi bien que sa critique, sont présentes tout au long des pages de l’Eris Scandica. C’est la raison pour laquelle on regrette que l’éditrice, Fiammetta Palladini, n’ait point éclairci plus explicitement la si importante relation entre ces deux auteurs, et ne se soit contentée que de faire référence à son livre, S. Pufendorf discepolo di Hobbes. Per una reinterpretazione del giusnaturalismo moderno, Il Mulino, Bologne, 1990, 297 p. [Voir Bulletin Hobbes IV, 7.8, p. 53-55], hélas déjà épuisé. Le contenu historique, philologique et philosophique de l’édition aurait été, pensons-nous, considérablement enrichi par l’ajout dans l’introduction de quelques notes et références plus complètes sur ce thème.
Concha Roldan Panadero (traduit par D. Thivet)