Clidophorus — littéralement, « le porteur de clefs » —, dont Tristan Dagron nous propose ici la première traduction française, appartient à un recueil de quatre essais que le philosophe irlandais John Toland (1670-1722) publia en 1720, et qu’il intitula fort à propos Tetradymus. Ces quatre textes étant largement autonomes, la publication isolée de l’un d’entre eux n’est pas incohérente ; elle l’est même d’autant moins que Toland revient, dans Clidophorus, sur un thème qui lui est cher, et qu’il développa à plusieurs reprises dans ses œuvres — depuis les Letters to Serena de 1704 jusqu’au Pantheisticon de 1720 —, celui de la double philosophie. De quoi s’agit-il au juste ? La thèse de l’Irlandais est simple, et somme toute classique. A cause de l’emprise que les prêtres exercent sur les hommes depuis toujours — ce que Toland nomme la « tyrannie sacrée » (p. 26) —, ces véritables « amis du genre humain » (ibid.) que sont les philosophes sont contraints de recourir à la dissimulation et à la duplicité. Sans modifier leur doctrine sur le fond, il leur a donc fallu dédoubler leur façon de l’enseigner : à la partie éclairée du genre humain, qui est minoritaire, ils enseignent en secret la vérité sans fard, et c’est la philosophie ésotérique ; au commun des mortels, dont l’esprit est obscurci par la superstition, ils l’enseignent d’une manière qui est certes codée et déformée, mais qui demeure suffisamment allusive cependant pour permettre aux esprits les plus déliés de traverser le voile des mots, et c’est la philosophie exotérique. Même si Toland consacre l’essentiel de son essai à démontrer que la pratique de la double doctrine était répandue chez tous les philosophes antiques, à quelque école qu’ils appartinssent, il n’en souligne pas moins que « les doctrines externes et internes sont tout autant en usage aujourd’hui qu’autrefois » (p. 82). La « tyrannie sacrée » ne caractérise en effet pas moins le christianisme sous toutes ses formes que le paganisme. Quand on sait en outre que la doctrine philosophique par excellence qu’il s’agit de promouvoir est le matérialisme panthéiste, on s’étonne d’autant moins qu’elle n’ait pas la faveur des prêtres, quels qu’ils soient. Concise et dense, l’introduction de Tristan Dagron nous donne les clefs nécessaires pour entrer dans le texte, en nous rappelant notamment que Toland était essayiste plus qu’homme de système, philologue plus que philosophe, et qu’il était un matérialiste convaincu ; sa traduction est élégante et précise ; quant à l’annotation, elle est remarquable : au fil des notes de bas de page, il décrit avec minutie les liens entre la pensée de Toland et le néo-platonisme (p. 46) ou le libertinage érudit (p. 21, p. 24), et met à jour avec beaucoup d’érudition les sources savantes auxquelles l’Irlandais est allé puiser (p. 71, p. 75, p. 78). Cet élégant petit livre, dont on appréciera la belle facture, tient donc également de l’édition critique : ce n’est ni son moindre mérite, ni son moindre agrément.

Pierre Lurbe