Si le langage peut partir en voyage, pourquoi les philosophes ne le pourraient-ils pas aussi ? Ross Harrison a déjà écrit avec talent sur la pensée de Bentham et de Sidgwick pour ne nommer qu’eux. Il se tourne ici vers le dix-septième siècle pour trouver dans les œuvres de Hobbes et de Locke les fondements de l’utilitarisme et du contractualisme classiques. Hobbes, Locke and Confusion’s Masterpiece nous raconte comment ces fondements en sont venus à être formulés. Le titre nous fournit un indice : il fait référence à la plainte de Macduff suite au meurtre de Duncan, « la confusion a maintenant créé son chef-d’œuvre » (Confusion now have made his masterpiece). Le meurtre d’un roi détruit l’ordre moral et politique incarné dans sa personne. Shakespeare mit en scène cette destruction au théâtre ; elle fut jouée pour de vrai dans l’Angleterre du dix-septième siècle. Les chefs-d’œuvre de la philosophie politique produits par Hobbes et Locke sont en effet le fruit du désordre moral et politique engendré par l’exécution de Charles Ier. Les problèmes de l’autorité, de l’obligation, de la connaissance, soulevés par un tel désordre — si et jusqu’où les individus étaient à même de savoir ce qu’était la meilleure chose à faire en l’absence de normes morales et politiques indépendantes et universelles — sont ceux auxquels furent confrontés Hobbes et Locke et auxquels nous restons confrontés. Leurs chefs-d’œuvres, suggère Harrison, sont des « chefs-d’œuvre de justification » (masterpieces of justification), c’est-à-dire qu’ils expliquent en détail comment nous pouvons connaître ce que nous devons faire, quelles règles nous devons suivre si nous voulons accomplir ce qui est droit et pourquoi de telles règles nous commandent.
Harrison suit par conséquent Richard Tuck et Knud Haakonssen, entre autres, qui identifient les problèmes de cette époque au problème plus vaste du scepticisme. Les compréhensions traditionnelles étaient inadéquates face à ce problème, d’où la nécessité d’élaborer une théorie du droit naturel qui puisse mettre à mal le scepticisme et restaurer la possibilité d’une vérité morale (p. 41). La première tentative en ce sens vint de Grotius, d’autres suivirent avec Hobbes, Locke et Pufendorf. Harrison commence son récit avec Hobbes, « l’une des plus radicales et des plus stimulantes constructions de philosophie politique » (p. 42). Il examine ensuite la pensée de Grotius, Pufendorf et Locke. Si Hobbes est sans conteste le héros de cette histoire, c’est parce qu’il vit plus clairement que les autres selon Harrison la nécessité de résoudre ce problème par une solution politique. Telle est en effet la thèse plus générale sous-jacente du livre : la politique est le seul moyen adéquat que nous ayons à notre disposition pour résoudre ou tout au moins pour pacifier nos conflits moraux.
L’identification du scepticisme au problème suprême de la philosophie politique du dix-septième siècle est certes discutable ; il est en revanche incontestable que le livre de Harrison contient nombre de discussions intéressantes et éclairantes sur quelques-uns des problèmes centraux de la théorie de Hobbes et de Locke, dans le droit fil d’une histoire, à bien des égards passionnante, des développements de la théorie du droit naturel.
On retiendra notamment la très intéressante discussion des interprétations de l’état de nature hobbesien en terme de théorie des jeux, libre heureusement de tout jargon et autres diagrammes (p. 94-100). Il apparaît curieux néanmoins qu’elle soit séparée de la présentation de la définition hobbesienne de la volonté, de la puissance et du consentement qui la suit immédiatement (p. 108-127). L’auteur n’apporte certes rien de nouveau à l’étude de la théorie lockienne du droit naturel (p. 177-189). En revanche, tel n’est pas le cas de sa discussion sur la notion de propriété (p. 224-244) qui prend véritablement au sérieux les présuppositions théologiques sous-jacentes à la pensée de Locke dont l’examen des droits naturels est assez bien distingué de l’usage qu’en fait Nozick (p. 254-255). Le chapitre final intitulé « Why Utility Pleases », embrasse de nombreux points pertinents et intellectuellement stimulants, notamment en ce qui concerne les fins de la philosophie politique, ainsi que la continuité entre les pensées du dix-septième siècle, du dix-neuvième siècle et d’aujourd’hui (p. 245-265).
Bien entendu, on trouvera toujours matière à chicaner. Il est loin d’être évident par exemple que des volontaristes comme Ockham aient pensé que la liberté de Dieu de vouloir n’importe quelle chose indépendamment des préceptes de la raison ne joue aucun rôle dans l’appréhension de ce qu’Il a en fait voulu (p. 31). Telle n’est certainement pas la thèse de Scott. La suggestion (p. 166) selon laquelle les prétentions épistémologiques concernant l’irrationalité de la persécution ou la faillibilité des jugements humains en matière de religion sont fondamentales dans la théorie lockienne de la tolérance est parfaitement trompeuse. Locke soutient lui-même dans sa Lettre sur la Tolérance que l’usage de la persécution pour des motifs religieux n’est ni nécessaire ni légitime, conclusion indépendante de quelque revendication que ce soit, en matière d’efficacité ou d’inefficacité, comme moyen d’instiller une croyance ou la faillibilité de tels jugements, bien que dépendante de l’affirmation selon laquelle nous pouvons avoir une connaissance certaine du contenu de la loi naturelle.
D’un point de vue plus général, le style assez simple dans lequel le livre est écrit, s’il reste accessible et est souvent séduisant, peut parfois irriter : phrases sans verbes, affirmation, contre-affirmation, paradoxe apparent, résolution. Les spécialistes regretteront l’appareil académique habituel, même si les dettes intellectuelles de l’auteur sont généreusement reconnues dans l’ensemble de notes bibliographiques qui clôt l’ouvrage. De temps à autre, on note également des erreurs d’inattention négli-gées par l’éditeur. Au lieu de Locke, on lit parfois « Looke » (p. 182) ; plus grave, la quatrième partie du Leviathan, ‘Of the kingdom of Darkness’ devient ‘Of the heart of Darkness’ (p. 47). « Horreur, horreur ». Ce voyage dans la philosophie politique du dix-septième siècle n’est certes pas exempt d’imperfections, mais il nous apprend que les philosophes ne devraient pas craindre de sortir un peu plus souvent de chez eux : cela peut donner d’utiles et bienheureux résultats.
Tim Stanton (traduit par D. Thivet)