La relation de Hobbes avec le scepticisme est l’objet d’une controverse qui ne date pas d’aujourd’hui. Dans l’essai qui ouvre le volume The Return of Scepticism from Hobbes and Descartes to Bayle (voir 3.1.) Gianni Paganini reprend cet objet de controverse à la lumière de la théorie de la sensation de Hobbes telle qu’elle est présentée dans les premiers chapitres des Elements of Law. L’hypothèse de l’annihilation du monde (annihilatio mundi) permet notamment au philosophe anglais de soutenir la thèse selon laquelle la perception n’est pas inhérente à l’objet mais au sujet sentant (voir Elements of Law, I, II, § 9). Comme le montre Paganini, cette thèse aboutit à la « dé-réalisation » du monde des qualités sensibles réduites à des apparences (seeming, apparitions). L’originalité de Hobbes réside toutefois dans la combinaison d’un certain phénoménalisme des qualités sensorielles avec un corporalisme dogmatique (p. 8) (voir notamment l’explication mécaniste du Short Tract ou les traités d’optique). A travers une analyse minutieuse de la notion de « phénomène » dans les textes sceptiques antiques et celle de sa réception et sa réinterprétation aux seizième et dix-septième siècles, l’A. montre comment la théorie de la sensation de Hobbes hérite de thèmes néo-pyrrhoniens développés sur le continent (par Montaigne notamment) et comment elle parvient en même temps à dépasser le scepticisme en tant que tel grâce à une nouvelle théorie de la science fondée sur la notion de causalité (p. 12). Selon sa théorie de la génération des phénomènes développée aux chapitres VIII et XXV du De Corpore, le phénomène est avant tout un accident du sujet percevant dont on peut chercher la cause matérielle et qui, à ce titre, devient objet possible de connaissance. Dans un contexte théorique essentiellement aristotélicien et cartésien — celui de l’opposition substance/accident — la solution de Hobbes consistera essentiellement à opérer une distinction à l’intérieur même de la catégorie d’ « accident ».
Delphine Thivet