Cees Leijenhorst offre ici une version révisée de la thèse qu’il a soutenue à l’Université d’Utrecht sous la direction de Karl Schuhmann. Principalement inspirée par les travaux de Dennis Des Chene sur la philosophie naturelle de Descartes (Physiologia. Natural Philosophy in Late Aristotelian and Cartesian Thought, Ithaca, 1996), cette étude admirablement érudite examine en détail les relations théoriques complexes de la philosophie naturelle de Hobbes — telle qu’elle apparaît et évolue dans le De Corpore, la seconde partie du Short Tract, ainsi que dans la Critique du De Mundo de Thomas White — avec les doctrines de l’aristotélisme tardif. Chacun des cinq chapitres est l’occasion de souligner à la fois les continuités et les discontinuités, c’est-à-dire l’héritage et les innovations de la philosophie naturelle de Hobbes par rapport aux doctrines aristotéliciennes. Car Hobbes ne se contente pas — comme le montre l’A. — d’emprunter à ces dernières leur rhétorique, vraisemblablement pour des raisons stratégiques : il vient aussi y puiser l’inspiration conceptuelle et les arguments de sa philosophie naturelle. D’où le titre de l’ouvrage qui sert à qualifier le projet de la philosophie naturelle de Hobbes : « la mécanisation de l’aristotélisme » (the mechanization of Aristotelianism) (p. 6). Ce titre évoque la volonté de Hobbes de construire une philosophie naturelle entièrement nouvelle, « mécaniciste », à partir des concepts et des arguments de la tradition : il s’agit en quelque sorte pour le philosophe anglais — comme le résume Leijenhorst de manière figurée — de « construire sa maison mécaniciste avec des briques aristotéliciennes » (p. 169).

Le premier chapitre est consacré à la réduction opérée par Hobbes de la métaphysique à une « physica generalis », c’est-à-dire à une science des corps. Hobbes entend en effet éviter toute confusion entre philosophie première et théologie, telle qu’elle a lieu dans la métaphysique scolastique : contre l’interprétation erronée selon laquelle le terme « méta-physique » chez Aristote ferait référence à une « doctrina transnaturalis » qui alimente, selon lui, le jargon des universités, Hobbes définit la philosophie première comme étant l’étude des êtres corporels, excluant d’emblée le surnaturel ou toute chose prétendument incorporelle ou immatérielle.

L’objet du second chapitre est la mécanisation que fait subir Hobbes à la théorie aristotélicienne des perceptions sensibles. Leijenhorst s’attache ici, comme il le fait tout au long de son ouvrage, à souligner les influences probables subies par Hobbes, notamment celle des naturalistes italiens (Telesio, Doni, Campanella), ou des novatores (Galilée), sans nier toutefois l’originalité propre de Hobbes. Ce dernier reconnaît en effet — contre le réalisme naïf — le caractère subjectif des qualités sensibles.

Le chapitre trois examine plus particulièrement le chapitre sept du De CorporeDe Loco et Tempore »), c’est-à-dire les concepts de lieu et de temps dans la philosophie naturelle de Hobbes. Comme le montre Leijenhorst, lors de l’élaboration de son concept d’espace imaginaire (spatium imaginarium) et de sa définition du temps, le philosophe anglais tire davantage parti des discussions menées par les auteurs de l’aristotélisme tardif, notamment Suarez, que des travaux de Gassendi ou de Patrizi.

Le chapitre quatre, intitulé « Corps et accident », présente une des innovations conceptuelles majeures selon Leijenhorst de la philosophie naturelle de Hobbes, à savoir la redéfinition de la notion d’ « accident ». Hobbes réinterprète le couple aristotélicien susbtance-accident, conformément à sa théorie des perceptions sensibles, c’est-à-dire en identifiant l’accident à une qualité mentale et subjective (phantasma) apparue dans l’esprit par l’action d’un corps extérieur.

Le dernier chapitre, enfin, s’intéresse aux notions de cause, de mouvement et de nécessité. C’est peut-être ici que l’entreprise de mécanisation de l’aristotélisme chez Hobbes apparaît la plus poussée puisqu’elle étend le déterminisme, réservé jusque-là par les aristotéliciens à la nature, à la sphère de la volonté humaine elle-même. L’identification opérée entre cause suffisante et cause nécessaire conduit Hobbes à nier toute « causa libra » et donc toute contingence./p>

Dans cet ouvrage, Leijenhorst nous donne à voir la pensée extraordinairement vive, non orthodoxe et par là même fascinante, comme il l’admet lui-même (p. 217), de Hobbes, notamment par le savant mélange qu’elle sait opérer entre les éléments aristotéliciens et anti-aristotéliciens. La théorie hobbesienne se sert de la tradition aristotélicienne à son profit, c’est-à-dire selon une perspective mécaniciste destinée à ignorer et à ruiner l’arrière-plan métaphysique et théologique de la doctrine scolastique qu’elle rejette. Par son étude approfondie des sources de l’aristotélisme tardif, l’ouvrage de Leijenhorst conduit à réviser les vues les plus conventionnelles — souvent simplificatrices — qui établissent une totale rupture entre la tradition aristotélicienne et la philosophie dite « moderne ». Enfin, la mise en évidence dans la philosophie naturelle de Hobbes d’une relation complexe entre l’aristotélisme, le naturalisme et le mécanicisme nous permet avec l’auteur d’en souligner la nature essentiellement « hybride » mais aussi d’en relativiser, pour conclure, la portée révolutionnaire (p. 222).

Delphine Thivet