Ce recueil international d’essais hobbesiens, composé pour commémorer le 350e anniversaire de la publication du Léviathan, comprend seize études dues à quelques-uns des meilleurs spécialistes contemporains de la pensée de Hobbes, et constitue donc une occasion importante d’évaluer l’état de la recherche hobbesienne sur son front le plus avancé. Les responsables du volume l’ont subdivisé en quatre sections thématiques consacrées, respectivement, à la théologie, à la politique, à la métaphysique et à la discussion critique de la littérature hobbesienne.

Les études à contenu théologique sont les plus nombreuses, témoignant de l’intérêt interprétatif croissant pour un aspect de la pensée hobbesienne trop longtemps sous-évalué. La série est inaugurée avec la publication posthume d’un article de Karl Schuhmann, à la mémoire de qui ce volume collectif est opportunément dédié. L’étude méticuleuse du regretté chercheur hollandais (Phantasms and Idols. True Philosophy and Wrong Religion in Hobbes, p. 15-31) analyse la façon dont la croyance aux esprits, aux démons et autres êtres incorporels (cause potentielle de désobéissance civile et de conflictualité sociale) est attribuée par Hobbes à l’ignorance qui entoure la vraie nature du phénomène perceptif, une erreur enracinée dans la religion païenne et la philosophie aristotélicienne qui s’est ensuite insinuée dans le culte judéo-chrétien, mais dont Hobbes s’efforce de montrer qu’il n’existe aucune trace dans les Ecritures. Sur un autre plan, Luc Foisneau (Beyond the Air-Pump : Hobbes, Boyle and the Omnipotence of God, p. 33-49) étudie le rôle important que jouent, dans la controverse entre Hobbes et Boyle, leurs interprétations divergentes du statut de la religion et de la théologie : à la fondation politico-légaliste de la théologie hobbesienne (la fonction première de l’omnipotence divine est de garantir le caractère obligatoire des lois naturelles, et le contraste entre raison et foi trouve une résolution de caractère politique) s’oppose, chez Boyle, une refondation naturaliste de la théologie chrétienne (la religion naturelle a ses racines dans la science expérimentale, et le point de rencontre entre raison et révélation est représenté par la reconnaissance du pouvoir absolu qu’a Dieu de suspendre le cours ordinaire de la nature). Les significations politiques de la théologie hobbesienne sont encore au centre d’intéressantes réflexions de Franck Lessay (Hobbes : une christologie politique ?, p. 51-72), selon lequel le refus hobbesien de toute autonomie de l’Eglise à l’égard du pouvoir civil, avec l’attribution au souverain chrétien du rôle de porte-parole de Dieu et de détenteur de toutes les fonctions pastorales (un érastianisme bien plus radical que celui de la doctrine anglicane), présupposent la conception christologique particulière par laquelle Hobbes reconfigure le Christ comme représentant purement humain de Dieu dans l’histoire, dépourvu de toute autorité terrestre de caractère coercitif. Le savant essai de George Wright (Authority and Theodicy in Hobbes’s Leviathan : « We are God Slaves », p. 175-204) met en lumière la distinction entre l’autorité humaine, dans laquelle la relation entre le souverain civil et le sujet est assimilable à celle qui existe entre le patron et le serviteur salarié (impliquant une limitation de l’autorité du patron), et l’autorité divine, dans laquelle la relation entre le divin souverain et le sujet reproduit celle qui existe entre le patron et l’esclave (une soumission absolue sur le modèle de la servitude gréco-romaine, plus que sur celle, modérée, en vigueur chez les Hébreux). L’objet du culte rationnel qui s’exprime dans cette relation de servitude est le Dieu comme cause première atteint par la raison naturelle, alors que la distinction entre le Dieu naturel comme « cause première » et le Dieu révélé comme « auteur » constitue le fondement de la théodicée hobbesienne. Ce groupe d’études est complété par un article limpide de Cees Leijenhorst en faveur de la cohérence des affirmations de Hobbes sur la corporéité de Dieu, tout autant dans la comparaison de ses divers textes que dans le rapport avec ses théories physiques (Hobbes’ Corporeal Deity, p. 73-95) ; par l’analyse ample et très documentée où Kinch Hoekstra illustre les stratégies hobbesiennes visant à discréditer les prophéties, comme dangereux facteur de désagrégation sociale, dans le contexte contemporain de la diffusion croissante de prédictions apocalyptiques, de prévisions astrologiques et de divinations des enthousiastes, utilisées comme armes politiques par les factions opposées (Disarming the Prophets : Thomas Hobbes and Predictive Power, p.97-153) ; enfin, par une contribution argumentée de Johann Sommerville sur le rapport entre Hobbes et l’indépendantisme religieux. Elle démontre le caractère infondé de la thèse qui voit une convergence générale entre les positions du congrégationalisme indépendantiste et celles qu’exprime le Léviathan, selon laquelle cette œuvre aurait été écrite pour défendre les Indépendants et particulièrement admirée par leurs exposants les plus radicaux (Hobbes and Independency, p. 155-173).

La section politique s’ouvre sur un article dans lequel Tom Sorell (The Normative and the Explanatory in Hobbes’s Political Philosophy, p. 205-217) revient sur la vexata quæstio du rapport entre la politique et la science naturelle et réaffirme sa thèse « autonomiste » selon laquelle la philosophie civile de Hobbes est une discipline distincte de la philosophie naturelle, tant dans la méthode que dans le contenu, n’ayant en commun avec cette dernière (en dépit de certaines affirmations métaphoriques connues de Hobbes) ni la procédure résolutive-compositive ni l’objet de l’enquête comme « corps ». Si la philosophie de la nature peut être caractérisée comme une science théorique et explicative, alors que la politique hobbesienne est avant tout une science pratique et normative, il faut reconnaître, précise opportunément l’A., que les champs normatif et explicatif ne représentent pas deux catégories antagonistes pour Hobbes. A. P. Martinich (Hobbes’s Reply to Republicanism, p. 227-239) analyse la réponse critique de Hobbes aux théories politiques républicaines fondées sur l’incompatibilité entre la monarchie absolue et la liberté des citoyens, et montre comment, au chapitre XXI du Léviathan, pour s’opposer au républicanisme, les arguments hobbesiens sur l’indépendance du degré de liberté civile à l’égard de la forme de gouvernement et sur la coexistence de l’obligation et de la liberté recourent à l’autorisation comme fondement de l’obligation politique (plutôt qu’à la simple aliénation des droits, qui aurait rendu la théorie de Hobbes moins séduisante que celle des républicains), s’exposant de ce fait à certaines inférences problématiques, touchant notamment la compatibilité entre l’absoluité d’une telle obligation et l’inaliénabilité du droit à l’auto-conservation. Les deux autres brèves études à contenu politique sont un article de Karlfriedrich Herb (Au-delà de la citoyenneté : Hobbes et le problème de l’autorité, p. 219-225), où l’A. se penche sur la marginalisation du concept de citoyenneté dans la pensée politique de Hobbes, en cohérence avec la théorie de l’autorisation introduite dans le Léviathan (où la démocratie perd ce rôle privilégié dans le processus de constitution de l’autorité civile qu’elle avait dans les Elements et où disparaît toute référence à une liberté des citoyens conçue comme participation politique) ; et une analyse de G. A. J. Rogers (Hobbes, Sovereignty and Consent, p. 241-248), consacrée à la façon dont la conception hobbesienne de l’autorité est fondée sur la reconnaissance et l’accord d’autrui et présuppose aussi bien la capacité rationnelle et l’usage du langage que la supériorité du pouvoir qui détient l’autorité (selon Rogers, l’autorité des lois naturelles hobbesiennes, comme vérités rationnelles nécessaires et auto-évidentes, a un caractère rationnel autonome qui fait de la raison le véritable arbitre de la morale).

D’un intérêt tout particulier sont les articles regroupés dans la section métaphysique. Yves Charles Zarka (Liberté, nécessité, hasard : la théorie générale de l’événement chez Hobbes, p. 249-269) retrace l’ambitieux projet hobbesien d’élaborer une théorie générale de l’événement, c’est-à-dire un modèle univoque d’explication de tous les phénomènes en termes de causalité nécessaire, étendant ainsi l’application de cette catégorie à la volonté et aux actions humaines. De manière synthétique et claire, l’A. analyse, à travers la succession des textes hobbesiens, la formulation et l’extension à des applications du concept de causalité (défini dans son rapport avec la nécessité dès le Short Tract), rappelle les critiques de Cudworth et de Leibniz contre la causalité hobbesienne, et met enfin en lumière une double limite du modèle explicatif unitaire de Hobbes : d’une part, en effet, son système de la nécessité requiert un fondement théologique, l’existence d’une « cause première sans cause » comme début de la chaîne causale des événements (et, dans cette mesure, soustraite au principe d’explication causale) ; d’autre part, le même homme, considéré comme auteur de son monde propre et, en premier lieu, de l’artifice politique, se révèle irréductible au concept de causalité nécessaire, démontrant le caractère extrêmement problématique de l’extension de la théorie hobbesienne de l’événement du monde physique au monde humain. L’essai d’Agostino Lupoli (Hobbes e Sanchez, p. 263-301) étudie dans le détail les liens conceptuels complexes entre la « logique » et la « philosophie première » du De corpore et le scepticisme épistémologique de Francisco Sanchez qui, dans le Quod nihil scitur (1581), avait critiqué radicalement les prétentions de la science aristotélicienne et de toute forme dogmatique de connaissance. Hobbes reprend à son compte les aspects critiques de l’analyse sceptique de Sanchez, en particulier ses présupposés nominalistes (avec lesquels Sanchez légitimait la structure argumentative même de son propre discours) et ses orientations empiristes (avec lesquelles il réévaluait une dimension cognitive imparfaite mais accessible à l’homme), cherchant cependant à les retourner, en trouvant de nouvelles solutions épistémologiques qui permettent d’éviter les conclusions sceptiques et de réhabiliter une conception démonstrative de la science, élaborée autour d’un contexte gnoséologique empirico-nominaliste de type sanchézien. Le rapprochement proposé par l’A. fait clairement ressortir comment le projet hobbesien entendait concilier le statut cognitif de la science avec l’impossibilité de sa fondation ontologico-métaphysique, défiant les thèses sceptiques sur leur propre terrain. C’est aussi à la question controversée des rapports entre Hobbes et le scepticisme qu’est consacré l’article de Gianni Paganini (Hobbes e lo scetticismo continentale, p. 303-328), qui, cependant, plus que dans le scepticisme de Sanchez (encore lié aux coordonnées du paradigme gnoséologique aristotélicien), repère les sources de l’inspiration hobbesienne dans le nouveau scepticisme d’orientation anti-aristotélicienne et néo-pyrrhonienne inauguré par Montaigne et reçu par des auteurs comme Mersenne et Gassendi. Paganini fait bien voir, d’une part, comment la distinction hobbesienne fondamentale entre les phénomènes et les causes – entre les apparences sensibles et une réalité inaccessible à la connaissance directe – avait déjà un antécédent spécifique chez Montaigne (chez qui Hobbes pouvait trouver non seulement la séparation explicite entre représentations et objets représentés, mais également une interprétation nettement matérialiste de cette séparation) ; et d’autre part, comment la même ambition hobbesienne de surmonter l’horizon sceptique et de remonter au-delà des phénomènes – en inférant rationnellement la structure matérielle de la réalité et en appliquant le principe « dogmatique » de la causalité mécanique – n’était pas étrangère non plus aux exposants du néo-pyrrhonnisme continental comme Gassendi (même si ce dernier, à la différence de Hobbes, fonde la raison sur une base empirique et inductive) ou comme Mersenne (lequel, à l’instar de Gassendi, ne révoque pas la validité du lien causal). La conclusion générale de l’A. (qui, de ce point de vue, apparaît en accord avec l’interprétation de Lupoli) est que, chez Hobbes, le scepticisme se trouve « dominé » mais non pas complètement « éliminé » et constitue même l’ingrédient indispensable d’une philosophie qui intègre les arguments sceptiques en les rendant constructifs et ne les annule pas.

Dans la dernière section, Noel Malcolm fait une recension approfondie de la récente édition latine du De corpore réalisée par Karl Schuhmann (The Printing and Editing of Hobbes’s De corpore : A Review of Karl Schuhmann’s Edition, p. 329-357), où l’A. argumente certaines critiques de l’introduction historico-philologique de l’ouvrage comme de la méthode éditoriale adoptée. Enfin, dans une brève note de Patrick Riley sur le jugement critique exprimé au fil des ans par Michael Oakeshott sur la théorie déterministe hobbesienne de la volonté (Michael Oakeshott as a Critic of Hobbes’s Theory of the Will, p. 359-367), l’A. compare la lecture d’Oakeshott avec celle, diamétralement opposée, avancée par Jürgen Overhoff dans un livre récent.

Andrea Napoli (traduit par F. Lessay)