Ce livre, issu d’une thèse doctorale, se propose d’interroger les différentes expressions du décisionnisme, tout en proposant comme alternative à ce dernier la conception constructiviste institutionnaliste de la justice dont on peut trouver les fondements dans la philosophie de John Rawls. Le but de l’auteur, à travers sa critique et sa réflexion philosophique, est – écrit-il – de « contribuer à la tâche de démocratisation de la démocratie (democratizar la democracia) » (p. 16). Dans cette perspective, la première étape consiste à examiner les doctrines décisionnistes par excellence, en commençant par la théorie politique de celui qui en est considéré comme le grand précurseur, à savoir Thomas Hobbes. De fait, le chapitre 1 dans son entier et une partie des chapitres 2 et 9 sont consacrés à la philosophie hobbesienne. Précisons que c’est donc sur ces passages seuls que porte notre recension.
Prenant pour point de départ la formule hobbesienne « Auctoritas, non veritas facit legem », selon laquelle ce n’est pas le fondement rationnel mais la force juridique de la décision qui élève en loi un contenu normatif, l’auteur analyse jusqu’à quel point la conception politique et juridique de Hobbes peut être considérée comme « décisionniste » et dans quelle mesure le « décisionnisme » de Hobbes est un élément nécessaire de sa théorie politique. Suivant l’interprétation de Carl Schmitt, il soutient que « les caractères propres au positivisme décisionniste se trouvent de manière évidente dans la conception hobbesienne des lois civiles ; ces lois ne sont pas des normes universelles sanctionnées par un pouvoir législatif pour qu’un pouvoir administratif ou exécutif les applique ensuite. Par « loi », Hobbes entend avant tout des commandements ou des ordres […] c’est-à-dire des commandements spécifiques émanant d’un pouvoir souverain qui concentre autant le pouvoir de sanctionner que d’exécuter les commandements dans une situation d’exception » (p. 38). Selon Flax, la portée du décisionisme hobbesien ne peut être élucidée qu’à travers l’analyse du choix effectué par Hobbes au moment de déterminer le sujet de la souveraineté : si ce sujet est le monarque absolu – comme Hobbes le suggère –, le souverain devient un despote qui monopolise la force et la rationalité pour rendre efficient l’ordre juridique et obtenir la paix. Le décisionnisme est la conséquence de ce choix.
Car l’auteur affirme que Hobbes suit seulement un des chemins rendus possible par son système. Ce choix donne en effet à la totalité de sa pensée un sens qui aurait pu être autre s’il n’avait pas été si influencé par son expérience historique particulière (cf. Léviathan, ch. XVIII). Pour Flax donc, la décision hobbesienne en faveur de la monarchie ne résulte pas d’une conclusion scientifique mais plutôt d’un jugement de prudence. Il en déduit que la monarchie pure n’est pas une composante nécessaire de la théorie politique hobbesienne, pas plus que ne le sont, finalement, ses conséquences décisionnistes.
L’auteur conclut enfin que Hobbes aurait été plus conséquent dans sa méthode scientifique si, au lieu de laisser l’ensemble de sa théorie livrée à son hypothèse prudentielle, il avait suivi d’autres voies avec un intérêt égal, se rapprochant ainsi d’une possible démocratie (p. 53). Celle-ci aurait été, pense Flax, une option envisageable dans la philosophie de Hobbes, dans la mesure où ce dernier, on le sait, considérait la démocratie comme une des formes de gouvernement possible dans un Etat souverain. Dans un tel cas, la validité des lois civiles ne dépendrait plus de la compétence législative d’un souverain unipersonnel, mais elle dépendrait d’un contrôle de légitimité. Si Hobbes avait opté pour la démocratie, le décisionnisme de sa pensée, conclut l’auteur, se serait estompé (p. 49). Par-delà l’originalité et la rigueur certaines de l’étude qu’offre ici Flax de la doctrine politique hobbesienne, nous pouvons nous interroger sur la valeur des hypothèses contrefactuelles dans les sciences sociales.
María Lukac de Stier (traduit par D. Thivet)