La parution du tome VI-2 des Œuvres complètes de Thomas Hobbes publiées sous la direction de Yves Charles Zarka réalise enfin le vœu des amis et admirateurs français du Hobbes des années 1650-1660 en nous offrant la première traduction intégrale en français du Léviathan latin. L’on doit ce précieux et imposant travail à l’un des plus éminents spécialistes de l’œuvre de Hobbes : François Tricaud, qui a effectué la traduction des trois premières parties et de l’Appendice. Karl Schuhmann a participé à la révision d’ensemble de la traduction aux côtés de Sylvie Taussig et de Martine Pécharman – qui a réalisé la traduction de la quatrième et dernière partie. L’édition de référence de cette traduction est le texte du Léviathan latin de 1668 publié dans les Opera Philosophica Omnia, tel qu’il a été établi par Karl Schuhmann en vue de sa publication dans la collection Hobbes Latinus de Vrin. La traduction est accompagnée de notes critiques fort utiles pour la compréhension générale de l’œuvre mais aussi pour établir des comparaisons entre le texte de 1668, la seconde édition de 1670 sur laquelle François Tricaud avait basé sa traduction et l’édition de William Molesworth. On trouvera également une introduction de Martine Pécharman qui éclaire la genèse de la version latine du Léviathan et qui réfute (p. xxv-xxx) l’hypothèse de l’antériorité du Léviathan latin avancée par François Tricaud dans sa traduction du Léviathan anglais (1971). Le Léviathan latin n’est en effet paru qu’en 1668, soit dix-sept années après la publication du Léviathan anglais à Londres en mai 1651. Ce dernier, composé par Hobbes pour ses compatriotes engagés dans la guerre civile anglaise, fut rédigé dans l’urgence en anglais, langue vernaculaire alors ignorée de la plupart des savants de l’Europe. En conséquence, ceux-ci, fort désireux de lire le Léviathan après avoir apprécié le De Cive, en réclamèrent la traduction en latin, langue commune de la « République des Lettres ». Le projet fut entrepris en 1656-1657 par Henry Stubb, admirateur de Hobbes et conservateur adjoint de la Bodleian Library. Néanmoins, il n’aboutît jamais en raison des tergiversations de ce dernier (Introduction, p. xvi). L’intense activité polémique dans laquelle Hobbes se trouva plongé après 1658, lui fit donc abandonner provisoirement le projet. En 1661, François Du Prat réactiva à nouveau l’idée d’une traduction – française cette fois – du Léviathan anglais. Mais ce ne fût qu’en 1663 – au terme d’une visite de Sorbière en Angleterre – que ressurgit de nouveau l’idée de traduire en latin le Léviathan en vue de l’édition des œuvres complètes de Hobbes en latin, les Opera Philosophica Omnia. Plutôt que de confier cette tâche à un traducteur, Hobbes fit le choix de traduire lui-même. La traduction n’en mît que plus de temps à voir le jour : elle ne fût publiée, troisième partie des Opera Philosophica Omnia, qu’à la fin de l’année 1668 alors que Hobbes était âgé de quatre-vingts ans (Introduction, p. xx). Le choix de Hobbes de traduire lui-même le Léviathan se révéla cependant capital : loin de s’en tenir à un strict travail de traduction, il intégra en effet à sa doctrine initiale diverses modifications et révisions qui sont loin de se réduire à de simples variantes lexicales ou stylistiques du texte latin. Hobbes ajoute l’Appendix ad Leviathan et supprime la Review and Conclusion. Ces changements illustrent un infléchissement significatif de sa doctrine politique : alors que Hobbes concluait le Léviathan anglais sur l’interdépendance entre la protection et l’obéissance, la version latine accentue la « dimension théologico-politique » du Léviathan (p. xxiv). Hobbes cherche en effet à échapper à l’accusation d’hérésie et à assurer à sa doctrine politique une réception au sein des Universités (p. xxiii). C’est pourquoi il s’efforce de préciser plus en détails les rapports que doivent entretenir le pouvoir souverain et le pouvoir spirituel. De nouveaux thèmes sont ainsi intégrés au texte latin, aux chapitres xlvi et xlvii notamment : le symbole de Nicée, la définition de l’hérésie, l’assujettissement du pouvoir politique au pouvoir du pape (p. xxiv). Le lecteur français spécialiste de Hobbes se réjouira de découvrir à travers cette traduction de grande qualité non pas simplement un « deuxième Leviathan », mais – comme l’écrit Martine Pécharman dans l’introduction – « un Leviathan différent, un nouveau Leviathan » (Introduc-tion, p. xxi) susceptible, sans nul doute, d’enrichir les futures recherches hobbesiennes.

Delphine Thivet