Précédemment publiée chez Thoemmes en 2003, cette édition critique du Léviathan préparée par G.A.J. Rogers et Karl Schuhmann se trouve rééditée aujourd’hui chez Continuum. Elle rend hommage à Karl Schuhmann qui, très malade, a travaillé jusqu’au bout à sa préparation sans pouvoir malheureusement achever l’imposante introduction qui en constitue le premier volume. Celle-ci a donc été terminée par G.A.J. Rogers. Dans ce premier volume, sont minutieusement examinées les circonstances de la genèse du Léviathan (I) ainsi que les sources que Hobbes a lui-même puisées dans ses travaux de philosophie politique antérieurs (II), notamment les Elements of Law (1640), le De Cive (1642/1647), le De Corpore en préparation dès 1637 (en particulier le chapitre XXV), le De Motu (1643) et les chapitres X et XIII du De Homine certainement rédigés avant 1658. Mais l’essentiel de l’introduction se trouve consacré à une précieuse mise au point sur les éditions anciennes et contemporaines du Léviathan (III) : le manuscrit d’Egerton (Egerton Manuscript) (III.1.) – seul texte manuscrit du Léviathan conservé de nos jours –, la ‘Head’ edition (III.2.), première édition imprimée à Londres en mai 1651, ainsi nommée en raison de la vignette représentant une tête sur la page de titre – et ses multiples réimpressions tout au long du xxe siècle (III.3.) –, la ‘Bear’ edition (III.4.), l’‘Ornaments’ edition (III.5.) et sa réédition supposée en 1680 (III.6.), l’édition de 1750 (III.7.), l’édition Molesworth (III.8.), les éditions Oakeshott, Curley, Gaskin, Flathman/Johnston (III.9.) et enfin, l’édition latine du Léviathan (IV). La liste des variations, des errata et de leurs corrections mutuelles est très précisément détaillée. L’on apprend ainsi que le manuscrit d’Egerton (MS) – édition de luxe et œuvre d’un scribe professionnel – que Hobbes offrit au futur roi Charles II en novembre 1651, n’est pas la pure et simple copie du texte imprimé en mai 1651 : l’un et l’autre texte auraient une source différente (p. 55). En outre, du fait de sa grande similarité avec certains passages du De Cive, le MS serait antérieur au texte imprimé (p. 60), prenant directement sa source dans le texte écrit de la main même de Hobbes et vraisemblablement rédigé à l’automne ou pendant l’hiver 1650 (p. 69). Concernant la ‘Head’ edition, Rogers et Schuhmann réfutent l’interprétation de Richard Tuck – fondée sur le témoignage d’Edward Hyde – selon laquelle Hobbes en aurait corrigé lui-même les épreuves. Ils soulignent le caractère peu plausible et sensiblement anachronique (p. 111, 115) d’une telle interprétation, compte tenu notamment de l’exil de Hobbes à Paris, du coût exorbitant qu’aurait représenté l’envoi des feuillets et de la durée relativement courte de préparation du Léviathan (p. 89-90). Les éditeurs se montrent ainsi particulièrement critiques à l’égard de l’édition de Tuck (Cambridge UP, 1991/1996), basée sur une copie de luxe conservée à Cambridge (réf. Syn. 3. 65.1). Ils y relèvent 250 erreurs de toutes sortes (p. 118) et lui font grief de son caractère parfois désinvolte et négligent (« cavalier negligence », p. 117). L’ours représenté sur la page de titre de la ‘Bear’ edition laisserait présager une origine hollandaise (p. 132) ; elle aurait été imprimée en deux fois à partir de la ‘Head’ edition (p. 149) et inclurait des corrections de Hobbes lui-même (p. 145-146). L’orthographe modernisée de l‘Ornaments’ edition laisse supposer une publication tardive, bien postérieure à 1651 (p. 166). Dans la partie III.7.de l’introduction, est examinée la première tentative de publication des œuvres complètes de Hobbes (The Moral and Political Works of Thomas Hobbes, 1750). Rogers et Schuhmann soulignent la volonté de l’éditeur anonyme (John Campbell [1708-1775] ?) d’améliorer et de moderniser le texte : il sera notamment le seul à avoir remarqué un problème textuel spécifique relatif à la loi de nature (cf. p. 197). La deuxième tentative de publication des œuvres complètes de Hobbes est celle de William Molesworth en 1839 dont l’édition constitue encore une référence de nos jours. Rogers et Schuhmann relèvent néanmoins son caractère composite (p. 211) : Molesworth ne mentionnant pas ses sources, on peut vraisemblablement supposer des sources multiples : le texte aurait été dicté à partir de la ‘Bear’ et de l’‘Ornaments’ editions (p. 209) et l’édition de 1750 et la ‘Head’ edition également consultées (p. 212). L’introduction se poursuit par l’examen de ce que Rogers et Schuhmann nomment les « pseudo-éditions » du XXe siècle (p. 213) auxquelles ils reprochent souvent l’imprécision de leurs sources. La première de Michael Oakeshott (Oxford, 1946) et celle d’Edwin Curley (Indianapolis/ Cambridge, 1994) se présentent par exemple comme de pures et simples réimpressions de l’édition Molesworth (p. 214, 218) ; l’édition Flathman/Johnston (A Norton Critical Edition, New York/London, 1997) n’aurait de « critique » que le nom (p. 228). Malgré cela, ces « pseudo-éditions » ne sont pas dénuées de toute valeur en ce qu’elles sont parfois – notent Rogers et Schuhmann – les seules à avoir relevé une difficulté textuelle particulière (cf. p. 226, l’édition Gaskin, World’s Classic, 1996). Pour finir, Rogers et Schuhmann s’interrogent sur l’importance du Léviathan latin pour l’établissement d’une édition critique du texte anglais (p. 229). À cet égard, s’ils réfutent l’hypothèse – proposée notamment par François Tricaud – d’un « proto-Léviathan » latin, ils considèrent cependant le texte latin comme décisif (p. 249) car il serait basé sur une copie manuscrite indépendante du texte imprimé que Hobbes aurait constamment conservée auprès de lui afin de l’annoter et de la corriger. Dans le second volume, consacré au texte de Hobbes, Rogers et Schuhmann ont finalement élu la ‘Head’ edition tout en intégrant dans le corps principal du Léviathan ses différentes versions – le manuscrit d’Egerton, la Bear’ et l’‘Ornaments’ editions. On trouvera dans les marges la pagination de la désormais canonique édition Molesworth (EW, III). Rogers et Schuhmann se sont en outre appuyés sur les corrections de l’édition de 1750, de l’édition Molesworth, du Léviathan latin, mais aussi celles de Oakeshott (2e éd.), Gaskin, Curley et Tricaud. Sans nul doute, cet ouvrage sera bientôt une référence. L’imposant travail philologique sur laquelle elle repose rappelle l’importance capitale de l’examen critique des sources, sur lequel devrait se fonder toute édition à prétention véritablement scientifique.

Delphine Thivet