En octobre 2001, un atelier philosophique eut lieu à Wolfenbüttel, sous la direction de Manfred Baum et Dieter Hüning. L’occasion et le titre du colloque étaient « 350 ans de Léviathan » et son résultat durable est ce recueil. Du point de vue thématique, les douze essais visent, d’une part, à analyser en détail les différentes stratégies de justification philosophique établies chez Hobbes et, d’autre part, à mettre en lumière la réception du Léviathan dans les différentes doctrines de droit naturel des XVIIe et XVIIIe siècles. Ces deux objectifs sont une réussite. Le recueil commence par un essai de Bernd Ludwig, Lehrjahre im Exil ? Zu einigen Wandlungen in Hobbes’ politischer Philosophie, où il démontre l’influence de Gassendi, et ainsi, de la philosophie épicurienne, sur l’œuvre tardive de Hobbes. Dans les deux essais suivants, Frank Grunert et Gideon Stiening se consacrent aux thèmes du souvenir et de la mémoire (Grunert), de la psychologie et de la théorie de l’action (Stiening). Le texte de Stiening porte sur le célèbre « problème Strauss », c’est-à-dire sur la question de savoir si l’anthropologie de Hobbes est une condition préalable à sa philosophie du droit et à sa philosophie politique. Il montre de façon très concluante que l’anthropologie et la philosophie politique coexistent en grande partie, et il contribue ainsi grandement à résoudre la question du rapport entre l’empirisme et le rationalisme chez Hobbes. Dans le troisième chapitre du recueil, trois essais de Burkhard Tuschling, Manfred Baum et Jeffrey Edwards sont rassemblés sous le titre Die naturrechtlichen Grundlagen des Leviathan. Parmi eux, la Diskussionsbemerkung zur Rationalität im Naturzustand bei Thomas Hobbes, où Baum souligne la position centrale de la recta ratio dans l’œuvre de Hobbes. Les pensées à peine élaborées chez Baum sont en réalité trop importantes pour se contenter d’une courte discussion et vaudraient sûrement la peine d’être développées. Le quatrième chapitre est composé de trois essais sur la doctrine de l’État du Léviathan. Peter Schröder souligne l’importance de la Bible dans l’oeuvre de Hobbes, aspect beaucoup trop souvent négligé dans les ouvrages spécialisés. Il se penche moins (comme sans doute Hobbes lui-même) sur l’importance des Écritures en tant que telles que sur le danger émanant des doctrines théologiques concurrentes, et, dans ce contexte, sur l’importance de l’opinion publique pour le maintien du pouvoir souverain. Dans l’essai peut-être le plus intéressant du recueil, Frank Hespe discute de la fonction du contrat social dans le système de Hobbes. Il souligne justement qu’il ne s’agissait en aucun cas uniquement de justifier un pouvoir légitime par des sujets de droit déjà constitués d’une certaine manière, mais surtout de constituer un sujet de droit uniforme par la soumission des individus à une seule volonté : « Le contrat social a […] la fonction précise de créer un sujet pour lequel l’obligation de droit devient possible. Contrairement au droit naturel traditionnel, aucun pouvoir se trouvant auparavant auprès du peuple n’est transmis, mais le pouvoir […] est seulement créé par cet acte » (p. 219). Une autre réflexion mérite d’être mentionnée : dans le Léviathan, Hobbes élargit son contrat social par rapport au modèle défendu dans le De cive avec un acte supplémentaire, à savoir l’autorisation d’agir au nom de tous. Dieter Hüning, lui, éclaire la déduction complexe du ius puniendi dans le Léviathan. L’essai se focalise sur la contradiction entre l’impossibilité de renoncer au droit de conservation de soi et le pouvoir répressif justifié par la renonciation à un droit. Les trois derniers essais du recueil sont consacrés à des questions relatives à la réception de l’oeuvre de Hobbes. Werner Euler traitant de la critique par Spinoza du droit étatique de Hobbes fait partie des textes sur lesquels on aimerait écrire davantage, ce qui n’est pas possible, faute de place. Il faut cependant souligner qu’Euler discerne deux « contradictions fondamentales » dans la théorie étatique de Spinoza : d’une part l’identification du pouvoir et du droit et, d’autre part, la libertas philosophandi en tant qu’objectif véritable de la fondation de l’État. En réalité, l’assimilation du pouvoir et du droit constitue le cœur de la pensée de Spinoza, et le fait que la libertas philosophandi soit l’« ultime objectif » de l’État (p. 320) est – comme Bartuschat et d’autres l’ont démontré – simplement faux. Dans son essai, Merio Scattola étudie les différentes voies de la réception de Hobbes aux XVIIe et XVIIIe siècles. Scattola parle ici d’une « réception anonyme » (p. 332) grâce à laquelle ces doctrines ont pu avoir un effet « de façon inaperçue » (p. 332) – malgré ou en même temps que le refus extérieur de la diabolisation de la personne de Hobbes. Enfin, Klaus-Gert Lutterbeck traite de façon exemplaire, en partant de Hobbes, d’importantes théories prékantiennes relatives à l’état naturel, notamment Pufendorf, Thomasius et Wolff. Alors que demeure encore ici – malgré des différences de détails – un cadre argumentatif commun, ce dernier est brisé de manière radicale chez Rousseau qui ne peut pourtant pas satisfaire aux intentions argumentatives de ceux que critique sa propre construction.
Dans l’ensemble, il faut saluer le haut niveau du recueil, en dépit des différences inévitables entre les essais. Il y a des actes de colloques auxquels le lecteur souhaiterait avoir participé. Le présent ouvrage est l’une de ces réussites.
Arne Upmeier (traduit par F. Wilmann)