A quel parti politique Thomas Hobbes a-t-il prêté allégeance ? Comme tout écolier anglais le sait, Hobbes était royaliste ; mais certains, à l’époque de Hobbes et même de nos jours, en furent et en sont moins convaincus. Peu après la publication du Léviathan en 1651, des voix hostiles commencèrent en effet à murmurer que les arguments du philosophe anglais se réduisaient en pratique à une défense du droit d’Olivier Cromwell à gouverner et que ses doctrines sur l’État et l’Église coïncidaient précisément avec les principes politiques et religieux de ce dernier. Une preuve en faveur de l’allégeance cromwellienne de Hobbes résidait notamment dans sa décision de rentrer en Angleterre à l’hiver 1651-1652, décision présentée, tant par les républicains que par les royalistes, comme une confirmation évidente de la rupture de Hobbes avec le parti du roi et de son adhésion au camp du régicide. Après la Restauration, Hobbes nia bien sûr avoir été le protégé de Cromwell, insistant à l’encontre des critiques qui décriaient ouvertement son « retournement de veste » sur le fait que les arguments du Léviathan visaient à défendre les différents arrangements pris par les royalistes vaincus (par implication, par Hobbes lui-même), arrangements qu’il désigna – d’une manière plutôt déconcertante – comme des actes de loyauté et non comme des actes de trahisons envers le roi.

Si la justification rétrospective de Hobbes ne reçut pas l’approbation aveugle de ses contemporains, elle gardait cependant une certaine vraisemblance, étant donné ses engagements antérieurs et la pluralité de prises de positions que ses arguments pouvaient justifier. Et malgré sa décision de rentrer chez lui – indice peu fiable de ses intentions politiques véritables tant dominait en lui le désir d’échapper à ses ennemis au sein de la Cour anglaise en exil à Paris –, les activités politiques de Hobbes pendant l’Interrègne apparaissent comme une preuve trop mince pour déterminer définitivement son allégeance politique. Les choses sont toutefois fort différentes pour Collins. Il cherche à établir une fois pour toutes qu’elle a été l’allégeance politique de Hobbes et réussit à conclure que les critiques avaient raison au sujet de Hobbes et du Léviathan : son retour en Angleterre annonçait bien un changement d’allégeance politique du roi vers Cromwell, et des indices s’en trouvaient dans les arguments mêmes du Léviathan. Si ses prédécesseurs ne sont pas parvenus à une telle conclusion, c’est qu’ils n’ont pas réussi à saisir « la nature fondamentalement religieuse du projet hobbesien » (p. 4). Au centre de ce projet, soutient en effet Collins, réside un intérêt fondamental pour la relation entre la politique et la religion et l’ambition de subordonner la religion à l’État. Cette ambition domine la pensée politique de Hobbes et c’est à cause d’elle qu’il rompit avec la cause royaliste et se rangea du côté de Cromwell et des Indépendants dès 1650-1651.

Sur l’intérêt grandissant de Hobbes pour les questions ecclésiastiques et ses ramifications au sein de l’argumentation du Léviathan, Collins est particulièrement instructif et éclairant. Il a également beaucoup à dire sur les différentes formes de la pensée érastienne pendant les années 1640 et 1650 : les conceptions de Hobbes sont ainsi comparées à celles d’Indépendants comme John Owen ou de républicains tels que Marchamont Nedham, Henry Stubbe et James Harrington. Là encore, l’auteur donne un éclairage intéressant sur les convergences au sein de ces courants de la pensée religieuse et politique et sur les individus qui formèrent et furent formés par la Révolution anglaise : sur ce point, il ne fait aucun doute que tout lecteur attentif apprendra du neuf.

Cependant, l’argumentation se fige parfois en pure et simple affirmation, et ce qui était présenté comme une comparaison devient sans avertissement une explication : par exemple, lorsque les allusions peu fréquentes et ambivalentes du Léviathan au parti des Indépendants se muent sous la plume de Collins en approbation explicite de celui-ci (p. 123-130). Emporté par la volonté de déterminer, coûte que coûte, l’allégeance de Hobbes, Collins se trouve peu disposé à admettre, du moins explicitement, la possibilité que Hobbes ait tout à fait consciemment développé des conceptions permettant de soutenir à peu près n’importe quelle position au sein de la très large gamme de relations possibles entre l’Église et l’État. Implicitement, cette possibilité hante la conclusion, où il dépense beaucoup d’efforts et d’énergie afin de persuader le lecteur que la question de l’allégeance de Hobbes est définitivement réglée. Bien sûr, soutenir que le non-engagement de Hobbes est calculé ne signifie pas qu’il n’existe aucune relation significative entre ses opinions ou activités et celles de ses contemporains. En effet, la manière dont Collins examine le rapprochement de Hobbes vers les représentants prudents des différentes positions érastiennes et ceux qui avaient le sentiment qu’il les avait trahis dans les années 1660 est à la fois suggestif et convaincant. Mais cela nous instruit finalement beaucoup plus sur leurs conceptions propres que sur l’allégeance de Hobbes lui-même : il semble qu’elle ne fut jamais donnée à un ensemble de structures politiques ou de positions ecclésiastiques valant pour elles-mêmes mais plutôt, et comme l’argument de Collins lui-même le laisse supposer, à des structures servant avant tout les différentes fins qui étaient les siennes. On comprend mieux ainsi les changements d’ « allégeance » de Hobbes, à savoir simplement des changements de la perception qu’avait le philosophe anglais de l’adéquation des différents partis et structures à ses fins. Les écoliers anglais ont donc, après tout, raison ; mais Collins aussi. L’erreur est d’aller plus avant, en supposant qu’ils ne puissent avoir raison tous à la fois, c’est-à-dire que cela doive être ou l’un ou l’autre. Est-ce donc un blasphème en philosophie d’observer que tout n’est pas ou noir ou blanc ?

Tim Stanton (traduit par D. Thivet)