Cette importante monographie consacrée aux conceptions philosophico-épistémologiques de Hobbes et de Boyle constitue le fruit de plus d’une trentaine d’années d’études sectorielles d’Agostino Lupoli, incité à s’engager dans les territoires hobbesiens si difficiles d’accès par sa longue collaboration universitaire avec Arrigo Pacchi pendant les années 1970 et 1980. À travers une minutieuse enquête analytique qui restitue aux textes toute leur complexité, l’essai de Lupoli démolit, peut-être de manière définitive, toute possibilité résiduelle d’interpréter dans un esprit dogmatique le matérialisme hobbesien, offrant même les éléments d’une lecture critico-pragmatique de la philosophie mécaniste de Boyle.

Le volume se compose de quatre amples chapitres. Dans le premier (« Le matérialisme épistémologique de Hobbes », p. 25-228), l’A. consacre des pages denses et captivantes à la conception hobbesienne de la science, contestant l’interprétation ontologico-réaliste que l’on en donne parfois aussi bien que toute évaluation purement conventionnaliste. L’originalité du projet hobbesien, que Lupoli juge cohérent dans ses résultats, apparaît dans le souci de concilier des prémisses empirico-nominalistes avec une théorie de la connaissance rigoureusement démonstrative, la renonciation aux fondements de caractère ontologique et métaphysique avec la définition d’une science de type nécessaire et déductif. Au centre de la reconstruction complexe de l’A. se trouve la doctrine hobbesienne de l’accident (c’est-à-dire le mode de conception du corps), avec sa bipartition fondamentale entre accidents communs à tous les corps (les figures) et accidents internes à l’esprit (les qualités). Lupoli repère dans cette distinction le socle de l’épistémologie hobbesienne, dans la mesure où elle est ce qui permet à Hobbes de conférer à la science un statut démonstratif. Les définitions qui s’appliquent aux accidents de la première classe, en effet, présupposent un processus cognitif de type constructif qui conduit à la connaissance des causes qui les génèrent en satisfaisant aux exigences d’universalité et de nécessité, parce qu’il s’agit d’un acte de connaissance qui dépend exclusivement de l’esprit (c’est-à-dire, qui est indépendant de l’expérience dans la mesure où il concerne des accidents communs à tous les corps, tandis que les accidents de la seconde classe sont totalement dépendants de l’expérience, et que leur explication causale ne peut être qu’hypothétique). Cette procédure constructive, qui est à l’origine de tout le processus démonstratif de la science (en dépendent les définitions qui constituent le point de départ de la déduction), représente pour l’A. l’aspect cardinal d’une conception qui, par cette voie, se révèle, d’une part, affranchie des présupposés de caractère ontologico-métaphysique et, d’autre part, irréductible à un statut conventionnaliste. De fait, la fondation constructiviste, selon Lupoli, n’assigne pas aux définitions (c’est-à-dire aux principes premiers de la science) la moindre fonction légitimante de type métaphysique, ni ne les présume « vraies » seulement en un sens conventionnel ou arbitraire. Cette impossibilité de laisser l’expérience de côté, d’un point de vue épistémologique, l’A. la démontre en reprenant ses études déjà publiées sur les rapports entre science et rhétorique chez Hobbes (voir BH XIX, p. 337-337) et sur la stratégie épistémologique anti-sceptique élaborée par le philosophe anglais pour surmonter les difficultés relatives à la fondation du savoir signalées en particulier par Sanchez (voir BH XVIII, p. 340). Cet important travail d’interprétation débouche sur des conclusions d’un grand intérêt. La question qui se pose, cependant, est de déterminer si l’effort déployé par l’A. pour résoudre dans un cadre unitaire les contradictions apparentes de l’épistémologie hobbesienne n’implique pas une sous-évaluation des tensions réelles et des aspects fortement problématiques qui la caractérisent.

Le second chapitre (« La controverse entre Hobbes et Boyle sur le vide », p. 229-317) montre comment tout l’intérêt de la dispute entre Hobbes et Boyle – que l’A. contextualise dans le débat contemporain de vacuo et dans le cadre des polémiques hobbesiennes – réside dans son aspect épistémologique, autrement dit dans une confrontation entre deux conceptions différentes de la science et de ses procédures démonstratives. Si la philosophie expérimentale entend prouver par des expériences l’existence des phénomènes (les propriétés des corps) sans tenir compte de la connaissance des causes (la formulation d’hypothèses causales), la critique anti-expérimentale hobbesienne présuppose de son côté une conception démonstrative et systématique de la science comme savoir causal (la recherche des causes des phénomènes) et n’est pas disposée à concéder aux expériences la moindre fonction démonstrative, les reléguant dans la sphère de la connaissance factuelle. Sur le fond de cette opposition – bien décrite par l’A. –, se dégage une divergence irréductible sur la signification épistémologique des causes et des hypothèses : Hobbes considère les causes comme les principes desquels déduire nécessairement certains effets, Boyle assimile les principes explicatifs aux propriétés observables elles-mêmes, aux qualités entendues en un sens relatif ou relationnel (les qualités des corps considérées exclusivement dans leurs relations réciproques, en accord avec ce concept de « pouvoir » qui constitue, dépouillé de toute implication causale et métaphysique, une notion méthodologique fondamentale de la philosophie expérimentale. En outre, tandis que, pour Hobbes, l’hypothèse se caractérise comme une explication formulée en conformité avec les principes universels de la philosophie et de laquelle déduire les phénomènes, Boyle ne juge admissibles que les hypothèses formulées en conformité avec les phénomènes et, par conséquent, susceptibles de vérification ou de démenti par l’expérience.

Là, précisément, est la portée, selon Lupoli, qu’assume la théorie corpusculaire de Boyle – considérée, dans ce statut épistémologique particulier qui est le sien, comme une composante indispensable de la philosophie boylienne et de la pratique expérimentale elle-même. Dans le troisième chapitre (« La philosophie de Robert Boyle », pp. 319-509), l’A. revendique cette importance primordiale accordée à la conception mécaniste/corpusculaire du savant anglais – tenue pour le « présupposé général et fondateur » de ses enquêtes – et conteste la sous-évaluation qui en est faite par la critique récente, tout en élaborant simultanément une interprétation articulée (à notre avis d’une importance extrême) qui confère à cette philosophie mécaniste une signification qui n’est ni métaphysico-dogmatique ni acritique, mais méthodologique et pragmatique. Selon cette lecture, qui s’oppose nettement aux tendances interprétatives dominantes, la perspective sceptique et radicalement empiriste dans laquelle s’inscrit la réflexion de Boyle révèle une théorie mécanico-corpusculaire comme hypothèse opératoire et instrumentale, dotée d’un fondement de type pragmatique et non pas métaphysique : hypothèse conforme à celle que l’A. décrit comme une conception philosophique d’ample portée, bien qu’incohérente et fragmentaire, caractérisée par une conscience des limites de la raison et de la relativité de la connaissance ; ce qui revient à dire par une capacité critique de la raison à déterminer ses propres limites cognitives en reconnaissant l’incompréhensibilité des « choses supra-rationnelles », que celles-ci soient naturelles (comme la structure ultime de la réalité naturelle) ou surnaturelles (comme beaucoup des vérités révélées). En ce sens, le mécanicisme de Boyle est défini par Lupoli comme « une philosophie des limites », c’est-à-dire l’expression et le fondement d’une « métaphysique relativiste » qui ne prétend pas expliquer l’intégralité de la réalité naturelle en termes mécaniques, mais qui est associée de manière strictement fonctionnelle à l’activité expérimentale et qui est constitutivement caractérisée par la relativité (la nature relative des qualités physiques des corps et la relativité spéculaire de la connaissance du monde physique).

Le quatrième et dernier chapitre (« Fluidisme et ‘déité corporelle’ », p. 511-574) réélabore une étude déjà publiée (voir BH XIII, p. 43-44). L’A. y soutient que la physique mécaniste hobbesienne, si elle veut éviter certaines conclusions paradoxales qui concernent l’état originaire de la matière (la matière absolument fluide, c’est-à-dire en état de repos absolu), a nécessairement besoin de faire appel à la notion de création (la création par cette matière inerte d’un premier atome doué de mouvement). Le mécanicisme de Hobbes, selon Lupoli, implique, en somme, un modèle cosmogonique de type créationniste, et il est intrinsèquement incompatible avec la doctrine de l’éternité du monde. L’affirmation de la corporéité de Dieu (exprimée en privé à Descartes dès 1640, mais formulée de façon publique et explicite vingt-huit années plus tard seulement, dans l’Appendice au Léviathan) introduit cependant dans ce modèle d’autres contradictions et difficultés – soigneusement relevées par Boyle –, à la fois de caractère physique (un « dualisme matérialiste » entre les corps mondains et le corps divin qui meut sans être mû) et d’ordre théologique (les implications de type panthéiste). L’A. montre bien comment ces paradoxes naissent sur le terrain de la physique, parce qu’ils sont implicites dans le mécanicisme hobbesien indépendamment de tout problème théologique ; et comment la stratégie de Hobbes consiste précisément à déplacer les conséquences paradoxales du plan de la physique à celui de la théologie, afin de sauvegarder la cohérence interne de la physique.

L’enquête méritoire de Lupoli requiert du lecteur, ou tout au moins du lecteur patient, un effort certain par sa longueur (environ 600 pages de texte) et la rigueur de l’argumentation ; mais elle le paie amplement de retour en lui offrant des perspectives interprétatives originales et solidement étayées, des axes de lecture qui donnent à réfléchir et invitent à la discussion.

Andrea Napoli (traduit par F. Lessay)