Dans le troisième volume (1ère partie) de sa Geschichte des politischen Denkens, Henning Ottmann s’intéresse à l’époque moderne. Contrairement à bien des publications sur l’histoire des idées politiques, qui comportent souvent des contributions d’auteurs divers, cette présentation a l’avantage qu’un auteur unique y présente sa propre vision des choses. Ottmann avait souligné dès son premier volume (Les Grecs) que réfléchir sur la politique n’était ni l’affaire d’une seule discipline, ni limité à la science. L’histoire de la pensée politique à l’époque moderne doit elle aussi s’ouvrir à tout ce que les historiens, les théologiens, les philosophes et les juristes peuvent lui apporter.

Ottmann commence par Machiavel, passe à Luther et à Calvin, puis décrit la scolastique espagnole tardive (Vitoria, Sepúlveda, Las Casas, Suárez). Vient ensuite l’exposition détaillée des utopies de More et de Campanella. Il en va de même pour les résumés de Cyrano de Bergerac et de Jonathan Swift. On continue avec Bodin et Shakespeare dont Ottmann inscrit à juste titre les pièces historiques dans l’histoire des idées politiques. Il va de soi que Hobbes, Locke, Pufendorf, Montesquieu, Rousseau figurent en bonne place.

Pour Ottman, si Machiavel est un froid technicien du pouvoir, sa politique n’est pas pur amoralisme. La morale conventionnelle a tout à fait vocation à perdurer. Il ne s’agira de la démonter que dans un deuxième temps, lorsque le cas de force majeure rendra la rupture avec la morale incontournable » (p. 55 sq.). Le succès caractérise le bon prince, mais, objecte Ottmann, il faut également tenir compte des moyens à mettre en œuvre, dès lors qu’il s’agit de garder le pouvoir et d’asseoir la confiance. Le sang-froid à lui seul, ou le cas échéant la technicisation de la politique ne suffisent pas à fonder un État solide. Ottmann souligne à juste titre que Machiavel n’avait pas de concept suffisant du politique dans Le Prince et que c’est pour cette raison qu’il retourne aux fondements du politique dans les Discours. C’est dès lors le républicanisme qui passe au premier plan, mais sans grand effet, parce que Machiavel ne modifie guère sa vision pessimiste de l’homme : le prince qui fonde un État et qui ne doit pas reculer devant le fratricide ne peut plus reprendre un bon départ et vouloir préserver par des institutions républicaines un pouvoir affermi par la violence. Machiavel élabore une pensée instrumentale du pouvoir, qui déborde les limitations du droit naturel. La religion doit servir les puissants et Machiavel tient le christianisme, orienté vers le déni de soi et du monde, pour étranger à la vie et néfaste à la virtu. C’est précisément cette inadéquation présumée que le réformateur Martin Luther élimine grâce à sa doctrine des deux règnes, parce que l’obéissance à une autorité séculière procède de la nature corporelle de l’homme, non pas de sa nature spirituelle car, de ce point de vue, il est maître de lui-même et n’est soumis à personne. L’homme est libre dans le Christ et par lui, et ne l’est que dans la foi de tout individu. En déduire directement la liberté politique est certes impossible, mais cela n’empêche pas un effet politique, car la place de l’individu marqué par cette intériorité prépare la voie à la subjectivité qui rompt avec l’ordre médiéval des corporations et produit de nouvelles idées politiques, par exemple l’idée de démocratie et de partage du pouvoir, qui étendent l’égalité et la liberté des sujets spirituels au domaine extérieur de l’autorité temporelle.

Henning Ottmann éclaire la diversité des conceptions réformatrices et y revient dans son chapitre sur Thomas Hobbes. Le système philosophique de ce dernier est décrit de manière particulièrement détaillée. Le lecteur trouvera un résumé précis des débats actuels sur Hobbes, de sa doctrine du contrat ainsi que de sa théologie politique. Ottmann fait grand cas du « Hobbes-Cristal » de Carl Schmitt : « Selon Schmitt, Hobbes représente « l’achèvement de la Réforme » (1965). Cela signifie qu’il représente la libération de la foi pour une religion civile d’un côté, la souveraineté de l’État sur les Églises de l’autre » (p. 304). Ottmann parvient à exposer avec minutie des questions compliquées. Cet ensemble de connaissances de base ne peut qu’être très utile à tous les étudiants en philosophie politique.

Rainer Miehe (trad. F. Wilmann)