Préfaçant ce nouvel ouvrage de Solange Mercier-Josa, Jacques D'Hondt souligne la continuité dont il fait montre avec le reste de son oeuvre – et spécialement les trois livres que sont Pour lire Hegel et Marx (1980), Retour sur le jeune Marx (1986), et enfin, dans un moindre degré, Théorie allemande et Pratique française de la Liberté (1993). Cette recherche, affirme le préfacier, ne cesse de questionner "la proximité de Hegel et de Marx, dans leur évidente différence". Avec, doit-on ajouter, une "thèse" dès toujours affirmée : valoriser la pensée du jeune Marx qui, dans sa Critique du droit politique hégélien, mènerait à son achèvement, moyennant un ajout d'importance, la part des Principes de la Philosophie du droit de Hegel consacrée à la Constitution, i.e. à l'étude du droit politique interne.
L'honnêteté dont témoigne cette ligne de pensée l'amène à se déployer de façon "polémique" – le mot est revendiqué plusieurs fois. En l'occurrence, il s'agit de répondre à un article de David MacGregor intitulé "Propriété privée et Révolution dans la Philosophie du Droit de Hegel" (heureusement traduit et publié par S. Mercier-Josa en appendice à son ouvrage), un article qui la mettait directement en cause.
Ce que l'on doit tenir pour acquis, c'est le fait que Marx est philosophe en la totalité de son oeuvre, et que l'on n'en peut excepter ses premiers écrits, dans leur intention aussi bien que dans leur mise en oeuvre. Ceux-ci ont dévoilé, selon l'auteur, le "tout politique" dont ferait montre la pensée hégélienne, jusqu'à négliger la problématique naissante de la "question sociale" ; ainsi Marx aurait-il fort justement "touché le talon d'Achille de cette philosophie", "ce paralogisme du concept d'État hégélien [...], qui continuera, à travers des déplacements, à travailler la problématique marxienne du rapport entre rapports politiques, juridiques, sociaux, et rapports de production". Concrètement, "Marx soutient que la dichotomie entre l'État politique – c'est-à-dire la Constitution (organisme différencié en pouvoir princier, pouvoir gouvernemental et pouvoir législatif) –, et la société civile-bourgeoise ne peut en rester à une opposition en repos, indifférente, mais que celle-ci ne peut que se développer en une contradiction dont la résolution est la démocratie comprise comme la disparition de l'État seulement politique dans sa différence et dans sa transcendance d'avec les déterminations de la vie sociale réelle, terrestre, concrète d'individus qui sont aussi des citoyens." En somme, ce qui est en cause, c'est "cette question de la sursomption de la scission entre la sphère du politique, de l'universel et la sphère de la société civile, de l'état privé qui, sous des formulations plus adéquates au réel, ne cessera d'être posée et pensée par Marx". Ainsi se justifie "le reproche que le jeune Marx fait à Hegel de refuser en définitive à l'individu en tant que tel l'accès au politique". Il semble en effet que ce dernier ne soit admis à agir dans la sphère du politique qu'au titre d'une capacité propre : droit de naissance pour le pouvoir princier, représentation des états (Stände) pour le pouvoir gouvernemental et le pouvoir législatif. Là contre, la prise au sérieux par Marx du suffrage universel comme fondement de la démocratie élargit les bases de cet accès au pouvoir en donnant enfin au peuple et à chacun des individus qui le composent la possibilité de bousculer, au titre de leur génie propre, les divisions de cette totalité figée.
Cette problématique du "conflit entre la société civile-bourgeoise et l'État politique dans la critique marxienne du Droit politique hégélien" se déploie dans le corps de cet ouvrage, touchant tour à tour la question de la plèbe, celle de la propriété, l'opposition que l'on est tenté d'instruire entre "la Téléologie hégélienne" et la "notion marxienne d'Aliénation dans les Manuscrits de 44 et dans les Grundrisse (1857-1858)", enfin le "rapport entre Droit privé et Droit politique (Staatsrecht) chez Kant, Hegel et Marx", pour s'achever sur une lecture des relations entre "le Politique et le Social" chez Marx. Toutes questions qui peuvent justifier bien des assentiments, mais en en laissent ouverte une autre : celle de l'exacte compréhension de la sursomption qui, dans le "syllogisme du pouvoir" déployé par Hegel, commande la prise en charge bien réelle du social dans le politique, si bien qu'il est difficile d'accepter la thèse selon laquelle le droit politique hégélien s'achèverait dans une universalité vide qui ferait abstraction des réalités sociales. En effet, c'est cette société civile-bourgeoise qui est posée comme médiation entre l'individu abstrait des deux premières parties de l'oeuvre (Droit abstrait et Moralité) et le citoyen (ou l'homme dans ses déterminations les plus concrètes), ce dernier n'étant achèvement de ce procès qu'à charge de gérer les bouleversements éventuels qui procèdent des mutations de la société civile-bourgeoise. Une fois encore, c'est la question de la concrétude de l'universel logique qui se trouve ici en jeu. Solange Mercier-Josa souligne l'exacte connaissance que Marx avait probablement de la Science de la logique. Mais est-ce un hasard si dans la Bibliographie sur laquelle s'achève ce volume (p. 291 sq.) la Wissenschaft der Logik n'est pas même mentionnée parmi les "textes de référence" de Hegel (et de Marx) censés sous-tendre toute cette recherche ?
Gwendoline Jarczyk